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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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Delarse sourit. Il n’avait plus assez de souffle pour rire.

— Plus sérieusement, mon colonel, je préciserai aux lecteurs qu’il s’agit d’une version « officielle » de la campagne. Et dès que cela sera possible, sous forme d’articles, de mémoires ou de récits, je publierai la véritable version.

« C’est pour cela que je vous ai fait venir. J’espère que vous raconterez qui fut le colonel Delarse. J’ai lutté pour que ma vie soit plus que mon asthme. Je ne veux pas qu’on se souvienne de moi comme du « colonel asthmatique que les Russes n’ont même pas eu besoin de tuer eux-mêmes ». Et l’état-major ! Il me considère avec le regard plein de pitié et de frustration de celui qui contemple un mourant tout en lui reprochant de ne pas écourter ce moment « pénible pour tout le monde ». Changez cela ! Dites ce que j’ai fait pour la brigade. Parlez de la Grande Redoute ! Dites aux gens que j’ai vécu, que j’ai fait de grandes choses, même hanté par la Mort. »

— Je le ferai. Y a-t-il d’autres choses à savoir sur vous, mon colonel ?

Delarse leva sur lui des yeux accablés. Son expression était difficile à déchiffrer. Margont voulut réitérer sa question, mais le nouvel officier adjoint du colonel introduisait déjà le visiteur suivant. Cet homme avait pris l’initiative, au vu des circonstances, d’accélérer la cadence.

* * *

Le soir même, Margont dut à nouveau déménager, car son logement avait été réquisitionné par la division Pino. Il refusa de s’installer dans la maison qu’on lui avait réservée. « Trop inflammable à mon goût », déclara-t-il en tapotant les murs en bois du plat de la main. Il apprit que Saber, à peine promu, avait déjà fait jouer son grade pour s’emparer d’un palais moscovite, chassant des Napolitains furieux qui avaient juré de revenir avec le roi Murat en personne.

Le bâtiment était démesuré. Il suffisait à loger ce qui restait du 2e bataillon du 84e. Il ne possédait qu’un étage, mais alignait vingt portes-fenêtres surmontées de fenêtres aussi grandes. L’entrée était si haute et si large qu’un cavalier aurait pu la franchir sans avoir à mettre pied à terre. Un fronton triangulaire la surmontait. De la partie centrale partaient deux élégantes allées couvertes. Malheureusement, rapidement, leurs arcs de cercle ne menaient qu’à des cendres, si bien que le palais ressemblait au front d’un taureau amputé de ses cornes. L’édifice avait été blanc, mais, couvert de suie, il portait maintenant le deuil de Moscou. Margont gravit les marches du perron et se retourna pour observer la perspective du jardin. Les rangées d’arbres, les haies taillées, le bassin, la colonnade qui entourait une statue de Diane, le pavillon antique, le verger : tout cela aurait été admirable sans les pendus qui se balançaient dans le vent aux branches des sapins et aux réverbères de l’avenue.

— C’est des incendiaires, mon capitaine, expliqua un fusilier assis à califourchon sur la rampe et occupé à astiquer son arme.

Margont ne lui reprocha pas d’avoir oublié de le saluer. Celui-là n’était pas déguisé en pope, il ne l’avait pas béni, il n’était pas ivre et il s’occupait de son fusil : c’était déjà énorme. Dans le vestibule, un voltigeur poussa un hurlement en l’apercevant. On lui avait certifié qu’à la Moskowa, un hussard russe avait fait voler la tête de Margont d’un coup de sabre. Il en tomba sur les fesses et se servit aussitôt une nouvelle louche de punch puisée dans un grand vase. Margont, qui supportait mal de voir des gens soûls avec un fusil dans les mains, empoigna le vase et le renversa d’un geste rageur. Le punch s’étala en une flaque qui sentait bon la vanille, le citron et la cannelle. Le voltigeur leva les bras pour protester.

— Oh ben attention, mon capitaine !

Il sortit un mouchoir usagé de sa poche et se mit à éponger l’alcool avant de tordre le tissu au-dessus du récipient. Il s’en trouverait sans problème des dizaines pour le boire. À l’étage, Margont découvrit un billet cloué par un poignard sur une porte en bois de rose : « Strictement réservé au capitaine Saber, au capitaine Margont et au lieutenant Piquebois ». La pièce était profonde. Ses murs tendus de velours rouge et son plafond en bois brun sculpté accentuaient son aspect solennel. Une double rangée de candélabres servait à éclairer l’endroit, mais, par peur des incendies, on n’avait allumé que quelques bougies. Au fond de ce couloir d’ombre, dans un îlot de lumière, Lefine siégeait sur un trône et jouait au tsar de toutes les Russies. Un caporal respectueusement incliné l’écoutait. Lefine déclara avec majesté :

— Je vous fais chevalier de l’ordre de Saint-André, général des hussards de la Garde, comte de Smolensk et prince de Sibérie.

— Ah oui ? Prince de Sibérie, hein ? s’exclama Margont en se précipitant pour lancer une révolution de palais.

Lefine, qui avait fêté Moscou au punch, désigna Margont et s’exclama :

— Général, saisissez-vous de cet impudent et jetez-le dans mes mines de sel !

Le tout nouvellement promu prince de Sibérie préféra se défiler en frôlant les murs tandis que Margont empoignait le collet de Lefine.

— Si c’est pas malheureux, ça ! On couvre quelqu’un d’honneurs et, aussitôt que le vent tourne, il vous laisse tomber.

— Le destin est si capricieux... « Tsar au moment du caviar, moujik au moment du canard. » Enfin, j’accepte l’armistice sans conditions.

Margont chassa Lefine du trône et interrompit ses reproches pour admirer l’objet en bois sculpté dont les bords du dossier étaient constitués de deux défenses parfaitement droites gravées aux armoiries de la famille.

— D’après un domestique, ce sont des défenses de narval, commenta Lefine.

— Des défenses de quoi ?

— De narval : des saletés de bêtes sous-marines avec une longue défense sur la tête, comme les espadons. Es embrochent les marins naufragés.

— Oh, ils en attrapent moins souvent que toi, les bêtises aquatiques. Et je sais ce que c’est qu’un narval seulement... un trône en défenses de narval ? Mais chez qui nous trouvons-nous ?

— Chez un prince. Un de plus.

Margont alla s’asseoir dans un fauteuil plus modeste.

— J’ai un plan pour démasquer notre homme : nous allons lui tendre un piège.

Lefine recula instinctivement la tête.

— Ah.

— Je vais lui faire parvenir une lettre pour le faire chanter.

— Mais on ne sait pas de qui il s’agit.

— Justement. L’idée, c’est que je vais faire parvenir ce mot aux quatre suspects. Je ne signerai que « C.M. ». L’assassin, puisqu’il connaît mon nom, déchiffrera « capitaine Margont » alors que les autres, ne comprenant rien, penseront qu’un mot qui ne leur était pas destiné a accidentellement atterri dans leurs mains.

Lefine ne se montra pas enthousiaste.

— L’un des suspects, même s’il n’est pas l’assassin, risque quand même de venir au rendez-vous, par curiosité...

— Non, car je choisirai comme lieu de rencontre la « demeure moscovite de la dame de Smolensk ». Je me suis renseigné : la comtesse Sperzof possédait une résidence ici.

— Peut-être l’a-t-il tuée sans même connaître son nom.

— C’est possible, mais peu probable, car, d’après les domestiques, la comtesse ne dissimulait pas son identité à ses amants de passage. De toute manière, l’assassin a volé sa chevalière. Je suis sûr qu’il l’a gardée comme souvenir et comme trophée. Avec un blason, on retrouve aisément un nom. Et avec un nom, on obtient une adresse. Surtout quand sa vie est en jeu.

— Moi, à sa place, je n’irais pas.

— Je vais prétendre que mon espion n’a jamais perdu sa trace dans Smolensk, qu’il l’a vu en compagnie de la « dame de Smolensk » et qu’il l’a suivi jusque chez elle. Notre homme n’osera pas courir le risque de ne pas se rendre à mon « invitation ».

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