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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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26

Le 15 septembre, la Grande Armée atteignit Moscou. Napoléon l’avait admirée la veille, en compagnie de l’avant-garde, depuis le mont Poklonnaïa, le mont du Salut. Il avait déclaré : « La voilà donc, cette ville fameuse » avant d’ajouter : « Il était temps. »

Arriver devant Moscou causait une joie indescriptible. Les régiments voyaient les colonnes qui les précédaient s’agiter au sommet d’une éminence et clamer : « Moscou ! Moscou ! » Les soldats ne parvenaient pas à y croire. Ils pressaient le pas, mélangeant leurs rangs que les sous-officiers tentaient de démêler à coups d’imprécations. Le mont du Salut barrait la vue, Moscou n’était encore qu’un rêve, une ville dont on avait parlé tant et plus, mais qui n’existait peut-être même pas, une sorte d’Eldorado russe. Mais une fois parvenu au sommet, alors, brutalement, Moscou s’étendait sous vos yeux. Immense. Partout on apercevait des coupoles et des bulbes dorés d’églises, de superbes palais, des quartiers entiers construits en pierre, de vastes avenues... Moscou, avec son architecture baroque et byzantine, appartenait à un autre monde que celui de Paris, de Vienne, de Berlin et de Rome. Ici, c’était déjà l’Asie. Margont avait l’impression de découvrir une cité des contes des mille et une nuits. Il s’inclina et fit le signe de croix, par respect pour cette ville merveilleuse et parce que telle était la coutume lorsque les Russes contemplaient cette ville sainte depuis le mont du Salut. Il se signa cependant dans le sens catholique et non orthodoxe. Puis il se mit à crier : « Moscou ! Moscou ! », comme tous les autres, parce que ce mot était si grand, si magnifique, qu’il occupait à lui seul tout son esprit. Il le répétait en hurlant de joie jusqu’à s’en briser la voix. Saber, bras tendus vers le ciel, sabre au clair, vociférait : « Victoire ! Victoire totale ! » Lefine, trop pragmatique pour croire aux rêves, murmurait : « C’est pas possible, c’est pas croyable... » Piquebois voulait saluer la ville à sa façon et bourrait sa pipe avec la dernière pincée de tabac qu’il avait conservée pour l’occasion. Son visage paraissait serein, mais ses doigts tremblaient. Les combats, la faim, la fatigue extrême, les amis perdus : tout était oublié. Les yeux gorgés de palais et des remparts rouges du Kremlin, le 84e descendit vers la ville en ordre parfait, car il fallait être irréprochable pour se montrer digne de Moscou. « Je suis à Moscou » : la phrase sonnait et résonnait dans les têtes comme l’emballement des cloches d’une ville entière. Tout était fini, on n’en doutait pas une seconde. Le Tsar était à genoux et l’armée russe en pièces. Alexandre signerait l’armistice et l’on passerait l’hiver ici, la cuillère de caviar dans la bouche, traités comme des princes.

La désillusion commença dès l’entrée dans la vieille capitale. La ville était parfaitement silencieuse. Les régiments et les escadrons se succédaient en colonnes sans aucune foule sur leur passage. On crut un moment que les gens se terraient chez eux. Mais on n’apercevait aucun visage aux fenêtres. On réalisa que Moscou avait été désertée. La panique et les ordres d’évacuation du comte Rostopchine, gouverneur général de Moscou, avaient vidé la ville. Des trois cent vingt mille habitants, il ne restait plus que ceux d’origine française, allemande ou italienne, des indigents, des blessés intransportables et des déserteurs.

Margont tournait la tête de tous les côtés. Chaque image l’émerveillait. Les rues, larges et droites, certaines entièrement bordées d’hôtels et de palais entourés de jardins grands comme des parcs, offraient de superbes perspectives. Le Kremlin, illustre forteresse, constituait le joyau de Moscou. Son enceinte de briques rouges était surmontée de créneaux blancs en queue d’hirondelle. De nombreuses tours la renforçaient. Ces murailles laissaient voir des coupoles dorées massées les unes contre les autres, des tourelles décorées de faïence et des petits clochers. On enviait ceux qui auraient le privilège d’y loger afin de veiller sur l’Empereur – car celui-ci ne méritait rien de moins que le Kremlin.

Le prince Eugène établit son quartier général dans le palais du prince Momonoff dont le luxe confinait à l’invraisemblable. Un secteur fut attribué au 84e. Margont, Lefine, Saber et Piquebois choisirent un coquet pavillon et y pénétrèrent en riant, persuadés que le pire était derrière eux.

* * *

Margont dormait profondément. Ses rêves n’étaient pas en harmonie avec cette éclatante journée. Il voyait un acteur sur une scène. Celui-ci portait une toge, comme un tragédien antique, et appliquait sur sa face un masque souriant. L’inconnu changea de masque avec une rapidité telle que Margont n’eut pas le temps d’apercevoir son visage. Ce second personnage, triste, suscitait la pitié. Un nouveau changement le rendit pareil à un enfant qui demandait protection. Puis ce fut la face d’un honnête homme avant de devenir celle d’un adolescent emporté par sa propre jeunesse. L’inconnu était aussi magicien et les masques naissaient dans ses paumes à discrétion. Margont fixait cette tête. Il voulait savoir si elle possédait bien son propre visage ou si elle n’abritait qu’une niche vide. Mais il se demandait en même temps s’il lui serait possible de faire la différence entre ce véritable visage et un énième masque de couleur chair.

Il fut tiré de son sommeil par de violentes secousses. Il ouvrit péniblement les yeux. Le visage de Piquebois était penché au-dessus du sien.

— Quentin ! Pour l’amour du ciel ! La maison est en flammes, réveille-toi !

Une épaisse fumée noire s’engouffrait déjà par la porte de la chambre tandis qu’une fumée blanche filtrait à travers les interstices du plancher.

— On a pris tes affaires, les autres sont déjà dehors, allez, viens !

Margont s’habilla en un éclair. Cependant, les deux hommes ne purent franchir le seuil de la pièce. Le couloir n’était plus qu’une carcasse rongée par les flammes. Le crépitement constituait un bruit de fond étonnamment fort, régulièrement couvert par un grand fracas lorsqu’une partie du plafond s’effondrait. Ils battirent en retraite. Margont se précipita vers la fenêtre et l’ouvrit. L’espace d’un instant, il fut pris au dépourvu. Comment ça ? Il faisait déjà jour ? Pourquoi ne l’avait-on pas réveillé au petit matin ? Alors il réalisa que l’on était encore en pleine nuit. Mais en de nombreux points de la ville, des incendies ravageaient des quartiers entiers et la clarté rivalisait avec celle d’un après-midi d’été. En bas de la rue, Lefine et Saber gesticulaient.

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