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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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Le prince de Bosnie et son précepteur.

Cabassol profita de cet instant de silencepour s'abîmer en de profondes réflexions. Que signifiait ce départ subit de Tulipia? Où était-elle allée encore, avec les importantes pièces de la succession Badinard?

— Savez-vous, dit-il enfin à Palamède, savez-vous ce qu'est devenue la précédente locataire de cette villa?

— Je l'ignore, répondit Palamède en fronçant les sourcils et en frappant eur son revolver, tenez, miss Lucrezia vous prie de signer ceci :

Montecarlo, 23 février.

Je soussigné, je reconnais avoir sollicité le cœur et la main de miss Lucrezia Bloomsbig ;

A première réquisitionne m engage à épouser miss Lucrezia Bloomsbig sous peine de tous dommages et intérêts.

— C'est une promesse de mariage 1 s'écria Cabassol.

— Sans doute ! fit Palamède, et je compte que vous viendrez demain faire votre demande officielle.

— 0 Tulipia ! Tulipia !

— Eh bien ! Signez-vous?

— Voyons, qu'est devenue la précédente locataire?...

— Elle est partie avec le prince de Bosnie; tenez, écoutez ce bruit de voiture, c'est un deuxième omnibus chargé des bagages du prince... Voyons, signez !

— 0 Tulipia! abominable traîtresse!...

Le prince soupira pendant trois jours.

— Baste ! fit tout bas un des clercs, signez, Montecarlo n'est pas sur le territoire français, la promesse n'aura nulle valeur en France !

Cabassol traça vivement son nom au bas de la promesse de mariage et sauta sur le balcon pendant que les deux clercs signaient des promesses semblables au nom de misses Cléopatra et Lavinia.

Tous trois sautèrent dans le jardin sans que Palamède parût s'offusquer de ce départ contraire aux convenances.

— A demain ! leur cria-t-il.

Cabassol et ses deux compagnons étaient déjà à l'hôtel.

— Ouf! nous voilà dans une jolie situation ! fit Cabassol en se laissant tomber sur les banquettes du vestibule, mais nous serons loin demain... occunons-nous d'abord de Tulipia!... Monsieur, dit-il au patron de l'hôtel, vous connaissiez M me de Balagny? Est-il vrai qu'elle ait quitté Montecarlo?

— Oui. monsieur, elle est partie pour Nice à huit heures.

— Kl. pardon si je suis indiscret, le prince de Bosnie, suivant les on dit, - il pour quelque chose dans ce départ subit?

Hum, je ne sais si... on m'a recommandé le plus complet silence, M. de

lJlikendorf, le précepteur du prince, me le répétait encore en partant : Pas un m t surtout ! pas un mot surtout ! ne scandalisons point l'Europe !

— Alors tout est...

Tout est vrai 1 Son Altesse le prince Michel et son précepteur M. de

Blikendo f, ont enlevé M me de Balagny !

Gabassol accablé par ce désastre, laissa choir sa tête dans ses mains; uis rapidement :

Une voiture pour Nice, demain à quatre heures du matin! dit-il, et de chevaux!

Le patron de l'hôtel s'inclina.

— Rentrons et dormons ! dit Cabassol aux deux clercs, demain à quatre heures, nous nous précipitons à la poursuite de Tulipia !

Il était au lit et sommeillait depuis une heure, lorsqu'une pensée lui vint tout à coup, qui le fit se redresser :

— Et Miradoux que nous avons oublié à la villa Girouette ! Sacrebleu ! ! 1

II

Commsnt le prince de Bosnie et son préceptour S2 dérangèrent de leurs devoirs et abandonnèrent crueUement la pauvre grande duchesse de Klakfeld pour la séduisante Tulipia.

Michel, prince héréditaire de Bosnie, faisait l'orgueil et la joie de son auguste père : il était grand, solide et rompu à l'obéissance passive qu'il pratiquait religieusement en attendant qu'il eût lui-même à la demander aux autres.

Il avait trente-cinq ans sonnés. Les fonctions de prince héréditaire consistaient surtout à dormir dans les fauteuils du Konak royal, à faire de temps en temps manœuvrer les régiments et à danser aux bals de la cour avec quelques princesses ou trop jeunes ou trop respectables.

La dernière guerre russo-turque avait été pour lui une occasion de vacances inespérées; à l'armée du czar, il avait bu beaucoup de Champagne à travers la fumée des batailles. Mais ensuite il avait fallu rentrer au palais et reprendrela vie monotone de la capitale, perdue au milieu d'une contrée 'ncore assez peu ouverte aux bienfaits de la civilisation. Toujours le sempiternel conseil des ministres, les manœuvres fastidieuses et les mortels bals de la cour. Pas d'autre distraction. On parlait depuis dix ans de bâtir un théâtre et d'engager une troupe à Tienne ou à Paris; mais ce théâtre devait rester longtemps encore à l'état de très vague projet.

^ Un jour une cocotte française était arrivée à Bosnagrad. Par suite de quelles aventures, Dieu seul le sait! Toute la jeunesse bosniaque s'était sentie élec-

J'emploierai la violence au besoin'

trisée les vieux sénateurs rétrogrades eux-mêmes avaient frémi et le prince avait espéré ; mais enchaîné au rivage par sa grandeur, il s'était laissé distancer, et l'unique échantillon de cocotte que le pays eût jamais vu depuis le commencement du monde, l'être idéal dont toutes les imaginations s'occupaient et qui apparaissait la nuit en des rêves d'or à toute la ville, avait disparu enlevé par un banquier juif.

Un beau jour le prince, mandé par son auguste père, apprit, une étonnante nouvelle. On avait résolu de le marier; il allait faire ses malles au plus vite et partir pour la cour de Klakfeld, une petite principauté allemande dont il n'avait jamais entendu parler, pour se préparer à épouser, dans un délai assez rapproché, une jeune grande duchesse assez convenablement dotée.

L'affaire entamée dans le plus grand secret, par le conseil des ministres, était presque faite. La jeune grande-duchesse attendait le fiancé annoncé avec une impatience fébrile. Une somme importante, économisée dans ce but spécial par son auguste père sur sa liste civile, allait être confiée au docteur Blikendorf, le précepteur du prince, qui devait l'accompagner à Klakfeld; cette somme • levait servir à éblouir la cour de Klakfeld par un train si galant et par tant de magnificences, qu'elle en serait forcée d'arriver à une augmentation de la dot, négociation délicate dont le docteur Blikendorf était aussi chargé.

Le docteur Blikendorf était un vieux savant, un vertueux philosophe à lunettes, précepteur du prince depuis vingt-cinq ans. Arrivé maigre à Bos-nagrad, le culte de la philosophie et la vie grasse et tranquille avaient arrondi le ventre majestueux au-dessus duquel se balançait une grosse tête apoplectique à barbe blanche.

Le prince et son précepteur eurent bientôt fait leurs malles. Le lendemain dès l'aube, une voiture les emportait, munis de la forte somme et des dernières instructions de Son Altesse. Le prince fut silencieux pendant les premières journées du voyage, le précepteur dormit sur la cassette. Quand on eut passé la frontière, le prince éveilla brusquement Blikendorf.

— Blikendorf?

— Mon prince ?

— Quelle est la somme?

— Deux cent mille florins!

— Donnez-la moi, je vais vous faire un reçu régulier pour mettre votre responsabilité à couvert.

— Mais...

— Il n'y a pas de mais... je me charge de tout.

— Pardon, mon prince, mais il est dit dans mes instructions que je ne dois vous donner la somme qu'à Klakfeld.

— Nous n'allons plus à Klakfeld.

— Nous n'allons plus à Klakfeld! ! !... mais votre auguste père... et là-bas, la grande-duchesse qui vous attend!...

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