Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
À quatorze heures, les Russes occupaient toujours la Grande Redoute. Les soldats du 13e léger attendaient les ordres. Le fracas des tirs d’artillerie était épouvantable et il fallait crier dans l’oreille de son voisin pour espérer se faire entendre. Margont observait le champ de bataille à la longue-vue. Il voyait des cavaliers tourbillonnant en nuées, des volutes de fumées blanches ou noires, des masses noires mouvantes qui coulaient le long des collines pour aller se mêler à d’autres masses noires qui remontaient vers elles avant de disparaître dans la fumée...
— On gagne ou on perd ? hurla Lefine.
— On bouge beaucoup. C’est tout ce que je peux te dire.
Lefine prit la lunette et promena son regard de part et d’autre. Ses lèvres s’entrouvrirent quand il aperçut les multitudes russes apparues au centre de la position ennemie.
— Nom de Dieu, l’enfer a une indigestion de Russes et nous dégobille tous ceux qu’on a tués !
Il avait plaisanté pour sauver la face, mais c’était lui qui, à l’idée des nouvelles boucheries à venir, avait envie de vomir.
— C’est pas possible qu’il y ait autant de Russes sur terre ! s’exclama-t-il. On les a déjà tous exterminés ! Ce sont leurs cadavres qui se relèvent. Ils ramassent leurs morceaux, ils se regroupent autour des rivières et ils font une grande lessive pour se rendre plus présentables. Ils enterrent ceux qui sont vraiment trop abîmés : les coupés en deux, les écrabouillés, ceux qui n’ont plus de tête ou qui sont en mille pièces... Puis ils se remettent en rang et les revoilà tous ! Ils prennent les mêmes et ils recommencent. Les Russes, il faut les tuer et tuer en plus leurs cadavres sinon ils ressuscitent.
— Je vais finir par y croire, à ta théorie de la grande lessive de l’armée russe. On va sûrement nous lancer à nouveau à l’assaut de la Grande Redoute, prophétisa Margont.
— Et allez ! Encore une mauvaise nouvelle ! En plus, celle-là, elle est à se jeter du pont du Gard.
Saber faisait les cent pas, les mains dans le dos. « Pourquoi l’Empereur n’a-t-il pas fait donner sa Garde pour enfoncer le centre russe ? » se demandait-il. Il avait constaté l’attaque de la cavalerie russe à l’extrême droite de Koutouzov mais il était persuadé que l’on tiendrait de ce côté-là et que tout cela n’était qu’anecdotique. Delarse passa au galop, suivi par deux aides de camp, un capitaine et le cheval noir de son ancien officier adjoint.
— Il m’énerve, celui-là, murmura Lefine.
Il se tourna vers Margont.
— Il a un nouveau surnom depuis qu’il a montré son courage devant la Grande Redoute : « Crache la Mort ». On voulait dire « Crache sur la Mort » tellement il la provoque, mais « Crache la Mort », ça sonne mieux.
— Et c’était quoi, son ancien surnom ? s’époumona Margont.
— « Pas d’souffle ».
— Et quel est le mien ?
Lefine se tordit de rire.
— « Le rat de bibliothèque », « le libraire » et « capitaine la Liberté ».
— Ça vaut mieux que « Lefine la magouille », « Lefine la fouine » et « l’embobineur ».
Lefine fut outré.
— Ce sont des calomnies, monsieur ! Qui a dit ça ? C’est ce salopard d’Irénée, hein ?
Piquebois zigzaguait entre les corps étendus. Il attrapa Saber par la manche, le tirant de ses rêveries au moment où la Garde impériale pulvérisait le centre russe et encerclait les ailes ennemies... dans son imagination. Margont et Lefine les rejoignirent auprès de Galouche qui se tenait assis, adossé à un bouleau fracassé à mi-tronc. Il avait les mains jointes à la fois pour prier et pour tenter d’endiguer le flot de sang qui s’échappait de son estomac. Saber se lança au pas de course à la recherche d’un chirurgien. Galouche fit signe à Margont d’approcher son oreille.
— Dieu a entendu trop de prières à la fois aujourd’hui, il n’a pas pu s’occuper de tout le monde...
Il ajouta en souriant :
— Voilà des paroles bien terre-à-terre. J’ai vécu mystique et je meurs athée. C’est le contraire d’habitude...
— Tu vas t’en sortir ! déclara Margont.
C’était une banalité et il s’en voulut de ne rien trouver de plus convaincant. Galouche esquissa un geste pour lui tapoter le bras, mais s’interrompit. Il ne voulait pas maculer de sang la manche de son ami.
— Demande à Lefine de te donner des cours de mensonge.
Delarse repassa au galop en brandissant son sabre.
— Tous à la redoute ! Tous à la redoute ! clamait-il.
— Vas-y toi-même, connard ! hurla quelqu’un.
L’insulte ne fut entendue que par le nuage de poussière soulevé par le cheval du colonel.
— Autant rester tous allongés, on gagnera du temps ! surenchérit quelqu’un d’autre.
Un chirurgien arriva en courant. Ses vêtements dégoulinaient de sang, sa trousse et ses souliers aussi. Il poissait la mort. Piquebois, Margont et Lefine serrèrent une dernière fois la main de leur ami. Saber, lui, lui fit signe de loin, comme s’il pensait le revoir. Puis il s’adressa à tous ceux qui voulaient bien l’entendre. Le 13e léger avait perdu encore un grand nombre d’officiers malgré le peu qui lui en restait déjà, alors un lieutenant galvanisé, on l’écoutait comme un général.
— Soldats ! Ce sont les mêmes Russes que ceux que vous avez écrasés à Austerlitz, à Eylau et à Friedland. Chargeons-les, mes amis, et passons-leur sur le corps ! Ils ont l’habitude, ils ont encore les traces de nos semelles sur le ventre !
Saber fut acclamé. Un instant plus tard, les divisions Morand, Gérard et Broussier, menées par le prince Eugène en personne, montaient à l’assaut de la Grande Redoute. Il était quinze heures.
Les tambours jouaient pour donner du courage, tumulte se mêlant au tumulte. La Grande Redoute était toujours noyée dans la fumée de sa canonnade et seules perçaient dans cette densité cotonneuse les lueurs des coups de canon. Les tirs ravageaient une fois de plus la ligne française, la labourant, la tronçonnant.
— Serrez les rangs ! criait machinalement Margont.
Il s’obligeait à penser à autre chose. Il essayait de revoir le visage de Natalia. Elle lui demandait de lui rapporter son livre et sa voix claire atténuait la canonnade et son mal de tête. Le sol se mit à trembler sous ses pas, comme si l’enfer de Dante dont lui parlait si souvent le frère Medrelli ouvrait lentement sa gueule pour engloutir le monde. Il y eut des cris de joie. Une déferlante de cuirassiers et de carabiniers martelait le sol au galop. Les cavaliers chevauchaient jambe contre jambe, serrés les uns contre les autres comme les briques d’un mur. Le soleil scintillait sur les cuirasses, les casques et les sabres. La vague enfonça fantassins et cavaliers russes, les piétinant comme de l’herbe, et dépassa la Grande Redoute. Les troupes d’Eugène prirent le pas de charge. Soudain, les canons de Raïevski cessèrent de tirer, comme par enchantement. La fumée se dissipa et le soleil fit reliure des objets métalliques à l’intérieur du retranchement. C’étaient les cuirassiers des 5e et 8e régiments, emmenés par le général Auguste de Caulaincourt, qui venaient d’investir la Grande Redoute à revers, par la gorge. Les fantassins français, ivres de joie, escaladèrent aussitôt les parapets. Les cuirassiers avaient décimé les défenseurs, mais refluaient maintenant sous le feu des derniers Russes. Cependant, les soldats d’Eugène surgissaient pour prendre le relais. « Vive les cuirassiers ! » s’écriait-on tout en fusillant les Russes. Margont aperçut le colonel Pirgnon au sommet d’un parapet. El exhortait ses hommes et ceux-ci, exaltés par son courage, passaient de part et d’autre de lui pour déferler dans la redoute. Sa présence, ainsi exposée, était vécue comme une insulte par les Russes. Ceux-ci le mettaient en joue en le maudissant. Sans le dévouement de ses soldats qui se jetaient sur eux et sans la fumée et la confusion générale, Pirgnon aurait probablement été touché. On aurait dit que Delarse et lui s’étaient lancés dans un concours de témérité. Il restait là, à la vue de tous, tandis que ses soldats défendaient farouchement ce qu’ils venaient de baptiser le « parapet Pirgnon ». Lui qui admirait Achille, en ce moment précis, il ressemblait effectivement à ce guerrier mythique. Margont pénétra dans la redoute. Les Russes se battaient pied à pied. Certains s’abritaient derrière des empilements de cadavres d’hommes et de chevaux. En fait, on y avait même jeté des blessés. Il n’avait jamais rien vu de pareil. On hurlait de tous les côtés. Un grenadier Pavlov, reconnaissable à sa coiffure en forme de mitre que ce régiment avait reçu le droit de conserver pour sa bravoure à Friedland, le chargea à la baïonnette. Un fantassin du 9e fit feu sur le Pavlov. Comme cela n’avait pas suffi pour le stopper, le fusilier le perfora d’un coup de baïonnette. Le Pavlov tomba à genoux, mais se releva. Il fallut encore un coup de crosse pour lui faire perdre connaissance. Le Français s’apprêtait à l’achever. Margont l’arrêta. Il fixait le Pavlov. Son bras et son front étaient bandés. Il avait également le muscle à nu au niveau de l’épaule.