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Les soupers du prince

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Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard Ier
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Il entra sans frapper et referma la porte au verrou. Elle se tenait à sa fenêtre qui permettait la vue sur le lac. Une nuée de voiliers blancs jouaient avec le vent des montagnes. L’intrusion brutale d’Édouard la fit se retourner. Elle lut une si farouche détermination dans les yeux du prince qu’elle se troubla, une crainte animale la contraignit à aller se blottir entre le mur et son bureau chargé de notes.

— N’aie pas peur ! implora Édouard. Oh ! surtout, n’aie pas peur !

Il la délogea de sa retraite et la prit dans ses bras, couvrant son cou de baisers. Il espérait qu’elle se débattrait, car il éprouvait le besoin de se comporter en soudard ; mais elle faiblit tout de suite et s’abandonna. Il se dit que son absence avait sapé les défenses de l’Irlandaise. Elle avait trop attendu son retour pour le repousser. Il la dévêtit tout en la gardant pressée contre lui et la porta sur le lit, la caressa de mille mains, embrassa tout son corps, s’attardant avec délectation sur le sexe à la toison blonde. Elle l’implorait tout en s’offrant.

Il retarda le moment de la prendre, puis la pénétra avec une infinie lenteur, marquant des arrêts qui la faisaient gémir d’impatience. Édouard trouvait l’instant délectable et songeait à son père rendant visite à la petite Rosine d’autrefois, triomphal dans sa combinaison de motard.

Il pensa qu’il devait ressentir en la prenant le même plaisir que lui, à cet instant, mais qu’il s’agissait d’un plaisir de chair et de tendresse ; un plaisir sans amour. Qui donc avait-il aimé d’amour, en dehors d’Édith Lavageol ? Et même…

Il lui fit l’amour avec beaucoup d’âme, d’ardeur et de précautions.

* * *

Au regard indéfinissable que lui jeta sa grand-mère, il réalisa qu’elle savait d’où il venait et ce qu’il était allé faire. Gertrude possédait une perspicacité éprouvante qui lui permettait de lire dans la pensée d’autrui. Elle avait dû connaître les visites nocturnes de son fils à Rosine depuis le début de leur liaison. En femme qui n’a pas de préoccupations plus impérieuses que le plaisir de son enfant, elle s’en était réjouie. Qui sait même si, en accueillant la gamine chassée sous son toit, et la voyant gentiment troussée, elle n’avait pas envisagé ce qui devait se produire ?

Il sentait Rosine mal à son aise à cette cour. Probablement s’y trouvait-elle davantage à l’aise comme servante que comme comtesse ! Les choses pratiques, concernant la légitimation d’Édouard ayant été traitées, les deux femmes n’avaient plus rien à se dire et la mère du prince venait de se rabattre sur la gosse Heidi ; leur qualité commune de roturières anoblies les rapprochait, de même que leur âge et leur embonpoint.

Gertrude accapara Édouard pour lui exprimer son bonheur de le retrouver.

— Tu es la lumière de cette maison, mon garçon. Tout le monde paraissait désenchanté sans toi.

Le « tout le monde » était prononcé d’une telle manière qu’on ne pouvait douter qu’elle parlât de Margaret.

— Je me trouvais en manque, moi aussi, affirma le prince. À chaque heure de mon voyage, je regrettais Versoix. Verriez-vous un inconvénient à ce que nous organisions quelques réceptions détendues, mémé ?

Elle sourcilla :

— Comment m’as-tu appelée ?

— Mémé. C’est un diminutif fréquemment employé en France pour grand-mère.

Gertrude répéta à plusieurs reprises les deux syllabes : « Mémé, mémé, mémé », comme pour y habituer son oreille.

— C’est charmant, conclut-elle. Qu’entends-tu par des réceptions détendues, mon garçon ?

— Eh bien, je pense que, depuis des années, vous vivez tous en reclus, ici, et que, malgré l’exil, vous avez un rang social à tenir. Si un jour notre famille doit régner de nouveau, il est bon qu’elle ne sombre pas dans la poussière de l’oubli. En ma qualité de nouveau prince, je dois me manifester. Supposez que plus tard, bien après vous, le trône soit à pourvoir et que je me présente ; de quoi aura l’air ce prince inconnu sorti de l’ombre helvétique ? Ma mère, vous devez m’imposer, non seulement auprès des vieux rescapés de la cour venus pour la fête nationale, mais auprès du monde extérieur.

Elle battit des mains, en petite fille extasiée par un présent.

— Seigneur, que de jugeote, que d’esprit de décision, que de lucidité ! Tu es de plus en plus à l’image de mon cher Otton.

Elle se signa.

— Eh bien, fais ! ajouta-t-elle. Organise tout ce que tu voudras. Et pour me faire plaisir, appelle-moi « mémé ».

— Croyez-vous ? Le mot est assez populaire, vous savez.

— Il n’en est que plus tendre, répondit-elle.

* * *

Pendant que le duc Groloff menait tambour battant les formalités pour la reconnaissance posthume en paternité, avec la collaboration des meilleurs avocats genevois, Édouard entreprit, quant à lui, d’organiser sa première réception. C’était plus facile à dire qu’à réaliser, car il se trouvait dans la position d’un châtelain désireux de donner un grand raout sans avoir quiconque à inviter.

Il s’en ouvrit à Margaret, ayant décidé de laisser sa grand-mère en dehors des préparatifs, ceux-ci étant fort éloignés de ses préoccupations quotidiennes. Malgré la venue d’Édouard et de sa mère, elle continuait de se rendre quotidiennement au cimetière et d’user ses genoux sur la paille des prie-Dieu.

Depuis que l’Irlandaise connaissait l’amour, elle s’épanouissait de jour en jour. Se maquillait, trouvait dans son austère garde-robe des chiffons plus joyeux que ceux qui la déguisaient en pupille de la nation, riait d’un rien, et surtout ne détachait pas ses yeux du prince. En femme avertie, Rosine ne tarda pas à demander à son fils :

— Tu te fais l’Angliche, hein ?

Il répondit par un de ces sourires fats auquel aucun homme n’échappe lorsqu’on lui pose cette question.

Confirmée dans son hypothèse, la nouvelle comtesse murmura :

— La vie n’est qu’un recommencement. Fais gaffe de ne pas la foutre enceinte. Bien qu’elle ait pas mal d’heures de vol, elle doit croire encore que les mouflets naissent dans les choux.

Édouard nota que, depuis son départ, le parler de sa mère s’était considérablement encanaillé.

— Tu vis complètement avec Fausto, à présent ?

— Presque. T’es contre ?

— Nullement. Pourquoi dis-tu « presque » ?

— Il trouve mon wagon peu confortable et rentre deux fois par semaine chez lui pour prendre des douches.

— Tu comptes habiter encore longtemps ton palace de romanichels ?

— Très longtemps. Mais si ce que je prépare marche, j’achèterai peut-être une Phénix.

Elle s’ennuyait de plus en plus au château et soupirait :

— Tu crois que je vais devoir séjourner encore longtemps dans cette putain de maison ? Tu sais, quand on a la chance de se faire sauter par un type de trente ans de moins que soi, il ne faut pas l’abandonner pendant des semaines.

— Il se console avec son vélo ! la réconfortait Édouard.

— À ce propos : il a fait deuxième au critérium de Pontoise.

— Tu vois bien !

Elle prenait son mal en patience, disputant d’interminables parties de rami avec la duchesse, ou regardant la télévision dont les jeux et les feuilletons la ravissaient.

* * *

Édouard voussoyait Margaret pour ne pas se trahir devant les autres mais dans l’intimité de l’amour le tutoiement reprenait ses droits.

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