Black-Out. Demain il sera trop tard
- Автор: Elsberg Marc
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253098690
- Переводчик: Pierre Malherbet
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Black-Out. Demain il sera trop tard». Краткое содержание книги:
On frappa à la porte de la salle de réunion. Un secrétaire du chancelier ouvrit, passa la tête au dehors, et se hâta de rejoindre le chef du gouvernement pour lui murmurer quelque chose à l’oreille.
Le chancelier se leva, la mine circonspecte, puis annonça à ses collaborateurs, avant de quitter la pièce : « Nous devons voir ça. »
Les autres le suivirent, étonnés. Le chancelier sortit de la zone sécurisée, jusqu’à un couloir d’où on voyait la rue.
En regardant par la fenêtre, Michelsen eut la chair de poule, des pieds à la tête. « Je peux les comprendre », se confia-t-elle à sa voisine, qui à l’instar des autres membres de la cellule de crise, observait la marée humaine rassemblée quelques étages plus bas, devant le ministère de l’Intérieur. Des milliers de gens. Ils hurlaient en chœur des slogans que Michelsen ne pouvait comprendre en raison des épais carreaux. Elle ne voyait que les bouches ouvertes, les poings brandis, et des banderoles.
Des choses pourtant si élémentaires, pensa Michelsen. Mais si compliquées à satisfaire. Elle était parfaitement consciente de l’image qu’ils renvoyaient, eux, là-haut, à ces manifestants, en bas. Des gens sans manteaux ni épais pull-overs, sans écharpes ni moufles, derrière les fenêtres d’un bâtiment éclairé, manifestement chauffé, ces gens qui regardaient du haut de leur forteresse ceux qui étaient amassés à leurs pieds, dans le froid.
La foule bougeait, désordonnée, un océan de têtes qui s’approchait de l’édifice, puis s’en éloignait un peu, pour finalement y revenir. Michelsen savait que les lourdes portes étaient barricadées et gardées par des policiers.
« Je dois retourner travailler », dit-elle en tournant les talons. Un bruit sourd la fit se retourner. Ses collègues, qui s’étaient un peu reculés, regardaient en direction des fenêtres, l’air horrifié. Une ombre frappa de nouveau contre un carreau où se dessina un entrelacs de fissures. Les pierres, de plus en plus nombreuses, pleuvaient contre la façade. Deux fenêtres plus loin, des fêlures apparurent. Bien que le verre de sécurité soit suffisamment solide, les personnes présentes reculèrent dans le couloir. Les unes après les autres, elles reprirent la direction des locaux du centre de crise, sécurisé par des portes blindées actionnées par des codes. Seuls quelques-uns restèrent dans le couloir.
C’est précisément pour ça que je suis ici, se dit Michelsen : pour éviter ce genre de choses. Un sentiment d’impuissance se propagea dans tous ses membres, ses dents s’entrechoquaient comme si elle était prise de frissons. Elle s’appuya contre le mur, vit les vitres sur lesquels s’abattaient les projectiles.
Puis le martèlement s’arrêta. Cinq des seize fenêtres étaient endommagées.
« Nous laissons venir les Russes », entendit-elle dire le chancelier au ministre des Affaires étrangères.
Prudemment, Michelsen s’aventura de nouveau vers les fenêtres. Devant le bâtiment s’étendait une épaisse fumée. Un incendie ou des gaz lacrymogènes ? s’inquiéta-t-elle.
« Et vous ? demanda Shannon au passager. Que faites-vous sur la route ?
— Carsten travaille pour une grande entreprise d’agroalimentaire, répondit Eberhart. Normalement, il livre les filiales depuis l’entrepôt mère. »
À la pensée de la nourriture, l’estomac de Shannon se contracta.
« Vous parlez bien anglais.
— Je suis étudiant, expliqua Eberhart. Je ne suis là que pour filer un coup de main.
— Et qu’est-ce que vous avez comme chargement ?
— Ce qui est encore consommable. Conserves, farines, pâtes. Dans tous les endroits où nous passons, certaines filiales ont été transformées en centres de distribution de vivres, la plupart du temps par les autorités locales. Nous distribuons alors des quantités précises, directement depuis le camion. Mais ça ne pourra pas continuer longtemps. Pensif, il regarda par la fenêtre.
— Pourquoi ?
— Parce que notre entrepôt est quasi vide. C’est un de nos derniers trajets. Nous sommes déjà forcés de rationner la distribution de manière drastique. »
Shannon hésita avant de poser sa question suivante : « Vous transportez de quoi manger. Depuis hier matin, nous n’avons rien trouvé à nous mettre sous la dent. » Comme aucun des deux ne réagit, elle continua : « Il me reste un peu d’argent. »
Eberhart la regarda, les yeux plissés.
« Vous avez encore de l’argent ? »
La journaliste fut saisie d’un désagréable pressentiment qui, cependant, ne parvenait pas à lui faire oublier ses crampes d’estomac.
« Un petit peu seulement, précisa-t-elle. Je pensais que je pourrais vous acheter quelque chose…. »
Eberhart se gratta la barbe.
« On n’a pas le droit. Lois d’exception. Nous devons distribuer tout ça gratuitement. C’est très, très rationné. »
Ce disant, il la fixait intensément, comme s’il attendait d’elle une offre.
« Un petit paquet, tenta Shannon. Pour mon collègue et moi-même. Vous voyez bien dans quel état il est. »
Eberhart jeta un coup d’œil à l’Italien, incapable de la moindre réaction.
Shannon fouilla dans sa poche.
« J’ai cinquante euros. Ça suffit pour payer un paquet, non ? C’est même beaucoup !
— Cent », surenchérit le chauffeur en prenant le billet.
Il regardait la route comme si rien ne s’était passé. Pendant une longue minute au cours de laquelle il sembla à Shannon que sa bile se répandait dans tout son ventre, il y eut un silence.
Puis, soudain, Shannon de lâcher : « Soixante.
— Maintenant, c’est cent vingt. »
Shannon jura intérieurement. Si ça continuait, il allait la débarquer.
« Quatre-vingts.
— J’ai pris un solide petit-déjeuner ce matin. Le regard d’Eberhart, imperturbable, fixait la route. Et, sous peu, je vais emporter chez moi tout ce qu’il faut pour faire un copieux déjeuner. Si vous en voulez un aussi, ce sera cent cinquante euros.
— Mais je n’ai pas assez !
— Quand on n’a pas d’argent pour marchander, alors on le fait pas. »
Fuck ! Son of a whore !
« O.K. Cent. Plus, c’est pas possible. »
Shannon sentit des larmes de colère lui monter aux yeux.
Eberhart adressa un signe à son compère. Le camion ralentit puis s’arrêta.
Le chauffeur, s’étant tourné vers Shannon, lui tendait une main ouverte.
« D’abord la bouffe », fit Shannon.
Il descendit et revint avec un paquet.
La mâchoire crispée, la journaliste le troqua contre le second billet de cinquante.
Elle arracha l’emballage, trouva une miche de pain sous blister, deux boîtes de conserve avec des petits pois et du maïs, une bouteille d’eau minérale, un tube de lait concentré, un paquet de farine, un second de pâtes. Génial ! Elle avait filé cent euros pour de la farine et des pâtes dont elle ne pourrait rien faire sans gaz ni feu. Elle déballa fébrilement le pain de son emballage, en rompit un bout qu’elle tendit à Manzano, en prit une bouchée qu’elle avala goulûment. À ses côtés, l’Italien mangeait avec le même appétit — il étala du lait concentré sur son pain.