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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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— Des officiers sont donc temporairement versés dans d’autres régiments. Ce sont les ordres, expliqua Pégot. À la bataille de Smolensk, le 13e léger a perdu le tiers de son effectif et une trentaine d’officiers. Par conséquent, je vous y mute.

— Il n’en est pas question, mon colonel. Je veux rester avec les hommes de ma compagnie. Je les connais et...

Pégot secoua la tête. Il faisait peine à voir avec ses yeux striés de vaisseaux sanguins et bordés de larges cernes.

— C’est seulement le temps de la bataille. L’un des bataillons du 13e léger n’a plus de chef de bataillon : je vous le confie. Vous prendrez Saber, Piquebois et Galouche avec vous et vous leur attribuerez deux restes de compagnie à chacun.

On lui confiait le commandement d’un bataillon ? Une promotion était proche. Refuser le bataillon, c’était refuser la promotion. Margont voulut demander quelque chose, mais Pégot s’éloignait déjà en agitant la main.

— Pas le temps, pas le temps. Il faut que je trouve des artilleurs pour compléter nos compagnies d’artillerie, des chevaux pour notre cavalerie et nos pièces, que j’assemble des bribes de compagnies entre elles... Ah, quelle misère ! Et en plus, on me prend mes officiers.

Le soleil se leva. Napoléon s’exclama qu’il s’agissait du soleil d’Austerlitz, celui qui était apparu entre les nuages le 2 décembre 1805 pour saluer la victoire. Mais le soleil d’aujourd’hui éblouissait les Français et éclairait leurs positions. Le ciel était dégagé. La rosée parsemait l’herbe, rafraîchissant agréablement l’atmosphère. Cela aurait pu être une magnifique journée.

24

À cinq heures trente, une batterie de l’artillerie de la Garde tira trois coups, donnant le signal du début des hostilités. Quelques minutes plus tard, le fracas des tirs d’artillerie était déjà assourdissant et, en plusieurs points, les Français attaquaient. Dans les deux camps, on se disait : « Nous y voilà enfin. »

Le temps passait. La division Morand se tenait en première ligne de l’aile gauche, en colonne par régiment, immobile, attendant les ordres. Ailleurs, on se massacrait, ici, on patientait. Margont parcourait les rangs de son nouveau bataillon. Il essayait de réconforter ceux au visage blanc comme un hiver russe et de calmer ceux que l’angoisse agitait trop. Les soldats jetaient des coups d’oeil au-dessus de leurs têtes et apercevaient des boulets qui passaient en bourdonnant dans le ciel. Un jeune chasseur s’émerveillait de tout. Il trouvait « fantastiques » les masses françaises et russes qui se précipitaient l’une sur l’autre, « formidables » les explosions des obus, « terrible » le tonnerre des canons... Le nez en l’air, complètement euphorique, il contemplait les formes noires qui le survolaient.

— Et ça ? Qu’est-ce que c’est ? Margont s’approcha de lui et lui ôta la baïonnette du fusil autrement, dans trois minutes, il embrocherait accidentellement son voisin. Il la glissa dans le fourreau.

— Seulement quand on donnera l’assaut.

Le soldat n’avait pas détaché les yeux du spectacle aérien.

— On dirait de gros insectes !

— Ce sont effectivement des insectes. Leur nom scientifique exact est « Russiae Bouleti ». Cette sous-espèce de la famille des bourdons est un gros insecte sphérique à la carapace particulièrement dure. Maladroits, balourds, ils ne savent pas vraiment voler et finissent toujours par s’écraser. Ils ne piquent pas, ils écrasent leur proie sous leur poids. Comme ils sont dotés d’un instinct grégaire, lorsque l’un d’eux arrive près de vous, il est toujours suivi de l’essaim tout entier.

— Mais non, ce sont des boulets de canon, mon capitaine.

— C’est une autre façon de voir les choses.

L’attente se prolongeait. Certains commençaient à espérer que la bataille les oublierait. Margont parcourait des yeux le champ de bataille. Au sommet des collines et sur leurs pentes, dans les moindres vallons et ravins, dans les plaines et même dans les ruisseaux : partout, aussi loin que portait son regard, il apercevait des masses de soldats. Il n’en avait jamais vu autant. Il y avait des lignes montant à l’assaut, battant en retraite ou se tenant immobiles, des carrés, des colonnes denses ou tronçonnées, des multitudes éparpillées, des groupes fluctuants, des isolés, des égarés, des retranchés, des cavaliers tourbillonnant ou chargeant en bloc... Des volutes de fumée blanche indiquaient où l’on tirait et où l’on canonnait. Des zones entières disparaissaient dans ces nuages cotonneux qui s’élevaient ensuite lentement pour emplir le ciel. Du haut de sa colline, la Grande Redoute était dissimulée par la fumée de ses tirs d’artillerie. On avait l’impression de contempler un volcan en éruption. Saber s’approcha de Margont.

— Le prince Eugène a pris le village de Borodino. Mais ça n’est sûrement qu’une attaque de diversion. L’Empereur va tenter d’enfoncer la gauche russe. Pour cela, il faut impérativement prendre la Grande Redoute, autrement nos troupes seraient écrasées par ses canons et lui prêteraient le flanc.

Margont avait compris que l’on avait investi Borodino. Pour le reste, il faisait confiance à son ami. Saber souriait. Il avait une bonne nouvelle à annoncer.

— La Grande Redoute va être pour nous.

L’artillerie française pilonnait la Grande Redoute et les Trois Flèches. À gauche, Eugène s’était effectivement emparé du village de Borodino, mais sa progression avait été stoppée. À droite, les Trois Flèches étaient déjà tombées – elles avaient en fait été prises, perdues et reprises. Les troupes de Ney, de Davout, de Murat et de Nansouty tentaient de faire leur jonction avec les Polonais de Poniatowski qui arrivaient par l’extrême droite. Mais, depuis le village de Semenovskoïe, situé au sommet d’une colline, les Russes dominaient ces Français victorieux et les écrasaient sous un déluge de boulets, d’obus, de mitraille et de balles. Murat et La Tour Maubourg les attaquèrent avec de la cavalerie lourde, les cuirassiers et les gardes du corps saxons et les cuirassiers westphaliens et polonais, mais furent contre-attaqués par une marée de cuirassiers russes. La division Friant profita de l’élan de la charge alliée pour se ruer à l’assaut des maisons. La confusion et le carnage étaient à leur comble.

Et pendant ce temps, au 13e léger, on mâchouillait des brins d’herbe en faisant le pied de grue. Des aides de camp et des officiers d’ordonnance arrivaient au galop, faisaient effectuer un ou deux tours sur eux-mêmes à leurs chevaux pour les calmer, tendaient une missive et repartaient aussitôt. Depuis un moment, ils se montraient de plus en plus nombreux et de plus en plus pressés.

— La Redoute ! La Redoute ! La Redoute ! se mit à scander Saber.

Sa compagnie l’imita. Un caporal superstitieux, terrorisé par cette idée et ulcéré que personne ne prête attention à ses suppliques, brandit sa crosse pour fracasser le crâne de Saber. Ce dernier n’avait rien remarqué, car il ne voyait déjà plus que « sa » Redoute. Margont saisit l’homme par la manche.

— Il n’est pas russe celui-là. Contrôle-toi.

Le général Morand et son état-major passèrent au galop devant le 13e léger. Quelques instants plus tard, vers dix heures du matin, l’ordre fut donné d’enlever la Grande Redoute. La division Morand se mit en marche. Seuls le 30e de ligne et un bataillon du 13e léger allaient assaillir la Grande Redoute elle-même. Les autres régiments avaient pour mission d’affronter les troupes russes disposées aux alentours.

L’infanterie progressait dans un alignement parfait alors que la Grande Redoute dirigeait maintenant son feu sur elle. Un bourdonnement qui virait au sifflement, un sifflement allant crescendo, une brèche dans la ligne. Un autre sifflement, un autre vide sanglant.

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