Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
— Serrez les rangs ! Serrez les rangs ! criaient les officiers.
Alors les soldats se rapprochaient pour colmater les trouées. Mais d’autres obus éclataient, d’autres boulets les frappaient en pleine poitrine ou leur emportaient les membres et on entendait à nouveau : « Serrez les rangs ! Serrez les rangs ! »
Lefine avait suivi Margont. À un sergent-major mécontent de le voir abandonner le 84e pour la journée, il avait déclaré : « Tant qu’à mourir, autant mourir entre amis. »
— À ce rythme-là, bientôt, il n’y aura plus de rangs, bougonna-t-il.
— Bah, on criera : « Serrez ! », répliqua Margont.
— Pourquoi sommes-nous si peu nombreux à monter à l’assaut de cette redoute ? Quel est le crétin qui a donné cet ordre ?
— Serrez les rangs, sergent.
— Oui, eh bien, les autres régiments de la division, eux aussi ils pourraient serrer les rangs avec nous ! Je déteste l’armée et ce n’est que justice, car, visiblement, elle aussi me déteste !
Margont regardait droit devant lui et ne pensait qu’à faire se resserrer ses rangs. Galouche récitait un passage de la Bible. « Il y eut une guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent le dragon. Le dragon les combattit, lui et ses anges, mais il ne fut pas le plus fort, et il ne trouva plus de place pour eux dans le ciel. Il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre habitée ; il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui. » L’Apocalypse. Un choix qui s’imposait. Les boulets pleuvaient de plus en plus dru, tombant, tuant, ricochant sur l’herbe, retombant, tuant à nouveau... Enfin, on fut assez proche et la ligne s’élança au pas de charge en criant. La mitraille balayait des rangs entiers dans un fracas assourdissant. Les fantassins suivants bondissaient prestement par-dessus les cadavres et les blessés et les remplaçaient. La frénésie s’empara des assaillants. La peur, le désir de vengeance, la haine, l’envie de gloire, l’obsession du combat pour ne pas penser à tous ceux qui mouraient autour de soi : tout cela se mêlait en une euphorie enthousiaste, exaltée, enragée. Les Russes positionnés aux abords de la redoute avaient été refoulés ou exterminés. Désorienté par la fumée qui entourait le retranchement – véritable brouillard chaud à l’odeur de poudre brûlée –, Margont chuta dans un fossé. Il voulut se relever, mais d’autres soldats dégringolèrent sur lui en hurlant de peur. Il se débattit et se releva précipitamment pour ne pas périr étouffé sous un linceul humain. Il suffoquait et n’y voyait guère. Des lueurs crépitèrent : on se fusillait à l’intérieur même du fossé. Des Russes, terrorisés, s’étaient cachés là et faisaient feu sur tout ce qui bougeait, tuant autant des leurs que des autres. Ils furent rapidement massacrés, on se fit la courte échelle pour ressortir de ce qu’un grenadier du 30e appela fort justement un « piège à couillons » et on repartit à l’assaut. Les Français investissaient la Grande Redoute par les brèches ménagées pour les canons ou par celles causées par les tirs d’artillerie français. D’autres fantassins s’agrippaient à la terre du remblai, y plongeaient leurs pieds et grimpaient tant bien que mal avant de fusiller les Russes depuis le sommet ou de se jeter sur eux. Certains artilleurs ne se défendaient même pas, préférant recharger leur pièce et faire feu pour hacher à la mitraille des dizaines de Français. Les canons se turent, les fusillades s’éteignirent progressivement. Lorsque Margont pénétra dans le bastion, il vit Saber qui caressait un canon comme il l’aurait fait du museau d’un cheval.
— Tu vois, c’était facile. Je te l’avais dit !
À cet instant précis, la Grande Redoute et les Trois Flèches avaient été prises. La ligne ennemie était grandement fragilisée. Ney et Murat demandèrent des renforts pour tenter de percer l’armée russe. Napoléon leur en envoya peu. Il voulait conserver sa Garde. La faire attaquer à ce moment-là, permettrait probablement de remporter la victoire, mais au prix de très lourdes pertes.
Or la situation n’était pas encore claire. De plus, il craignait une seconde bataille le lendemain ou les jours suivants. Napoléon voulait donc vaincre sans sa Garde... si possible. Koutouzov, lui, ne pouvait que voir que tout était perdu s’il ne réagissait pas. Il ordonna une contre-attaque générale, lançant dans la bataille des réserves considérables. Au centre, les fantassins de Lituanie, d’Ismaïlov et du prince de Wurtemberg ainsi que les cuirassiers d’Astrakhan et ceux de l’Impératrice attaquèrent le village de Semenovskoïe tandis que Barclay de Tolly et Bagration se lançaient à la reconquête des retranchements. Sur la droite russe, les cosaques de l’hetman Platov et les cavaliers d’Ouvarov passèrent à l’action et, sur la gauche, les soldats d’Olsuviev vinrent soutenir ceux de Touczov pour arrêter Poniatowski.
Depuis la Grande Redoute, on vit accourir une multitude de Russes, les épaules pressées les unes contre les autres. Le courage gorgé de vodka, ils formaient un mur compact et criaient : « Hourra ! Hourra ! » pour remercier les Français de leur faire le plaisir extrême de les affronter. Dans le retranchement, principalement occupé par le 30e de ligne, car les autres régiments étaient placés de part et d’autre de la position, on était sidéré. Alors quoi ? On n’avait pas gagné ? Ce n’était donc pas fini ? Les Français faisaient feu de toutes parts, mais les Russes ne ralentissaient même pas leur course. Leur masse grouillante vert et blanc où scintillaient les reflets des baïonnettes recouvrait aussitôt ceux des leurs qui tombaient, donnant l’illusion que la fusillade n’avait aucun effet.
— Nom de Dieu, on tire sur des fantômes ou quoi ? jura quelqu’un.
Margont aperçut Saber qui, avec quelques hommes, abattait les restes de la double palissade qui fermait la gorge de la redoute. Ils faisaient pression sur les troncs épargnés par les boulets, poussant à deux mains ou s’adossant au bois. On avait du mal à comprendre pourquoi ils agissaient ainsi. N’avaient-ils donc pas remarqué que les Russes allaient rentrer par là ?
— Arrêtez-moi ces crétins ou je les fais fusiller sur-le-champ contre leurs poteaux ! cria un colonel en désignant Saber et ses hommes de la pointe de son sabre.
Margont se fraya un chemin dans la foule des fusiliers pour rejoindre son ami.
— Tu es fou ? Qu’est-ce que tu fais ?
Saber avait agrippé un tronc qu’il faisait pencher peu à peu. Il était si têtu que, si trois hommes l’avaient empoigné pour l’enlever de force, ils l’auraient emporté avec son bout de palissade.
— La redoute est perdue ! On va être balayés comme des feuilles mortes et les habits verts vont s’accrocher à cette batterie comme des moules à leur rocher. La seule façon de revenir ici, ce sera une attaque combinée en étau, infanterie de face et cavalerie à revers. Donc il faut dégager la voie pour nos cavaliers !
— Une attaque combinée ? hurla Margont sans comprendre.
Durant la nuit, Saber n’avait jamais tenu compte du facteur humain en traçant ses plans de bataille sur le sol. Ça, c’était une chose. Mais même à présent, alors qu’une marée humaine allait les engloutir, il continuait à raisonner de façon froide et mathématique. Désincarnée, même. Saber s’écroula avec son poteau. Un cavalier surgit devant eux. Son cheval piaffait et agitait la tête pour chasser l’écume de ses lèvres. L’homme et sa monture se tenaient en contre-jour et leurs silhouettes, sombres, fières, magnifiques, étaient effrayantes. On aurait dit l’un des quatre cavaliers de l’Apocalypse. Les yeux des soldats s’acclimatèrent et reconnurent le colonel Delarse. Il tournait le dos à l’ennemi. Les Russes, de plus en plus proches, tentaient tous d’abattre cet officier que certains prenaient pour Napoléon en personne. Delarse désigna le coeur de la redoute.