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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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— Mon capitaine, qu’est-ce qui court plus vite qu’un cheval au galop ? lui demanda un vieux caporal dont l’oeil droit surveillait en permanence le gauche depuis qu’une balle lui avait déformé l’orbite.

— Pas la moindre idée.

— Un Prussien après la bataille d’Iéna !

Des rires fusèrent. Margont, lui, se contenta de sourire. Quand les soldats se racontaient ce genre de bêtises, l’humeur était au beau fixe.

— Sauf vot’respect, mon capitaine, d’où qu’elle vient la balafre de vot’joue ? interrogea un soldat auquel il restait tout juste assez de dents pour pouvoir déchirer ses cartouches afin d’en verser la poudre dans le canon de son fusil.

À trois incisives et une canine près, on l’aurait réformé. Margont effleura machinalement sa cicatrice. Il n’aimait pas en parler.

— Eh bien, disons que tous ceux qui ont fait la campagne d’Espagne en ont rapporté un petit souvenir...

Un cuirassier apparut dans la clarté du foyer. Les reflets des flammes dansaient sur sa cuirasse et son casque.

— Vous savez où se trouve le 5e régiment de cuirassiers ?

— Oui.

— Facile.

— Sûr que c’est bien simple.

Et tous les fantassins, pointant leur index dans des directions différentes, s’exclamèrent en éclatant de rire :

— C’est par là !

Le cavalier voulut partir, mais Margont retint sa monture par la bride.

— Où est ta capote ? Dans l’une de tes sacoches ? Roule-la en boudin et place-la en travers de ta selle, devant tes parties intimes. Parce que demain, quand tu chargeras, les Russes te cribleront de balles. Ta cuirasse et ton casque te protégeront bien le corps, mais pas à ce niveau-là. La capote roulée t’évitera d’être châtré. Que dirait ta belle poule si, ayant laissé partir son jeune coq à la guerre, elle voyait revenir un hideux chapon obèse ?

Le cuirassier s’éloigna sans répondre. Margont se leva, s’excusa et s’en alla vers le foyer suivant malgré les invitations à rester « encore un peu ». Là, des soldats écoutaient le lieutenant en second Galouche lire des passages de la Bible. Margont se souvint des prières à Saint-Guilhem-le-Désert. Il joignit les mains et entrecroisa les doigts, comme autrefois. Il demanda silencieusement au Ciel que cette bataille soit la moins meurtrière possible, que les Russes soient vaincus et que la guerre se termine. Et si le Tsar capitulait, l’Angleterre serait bien obligée de négocier à son tour. Probablement. Alors il y aurait enfin la paix.

Un peu plus loin, Saber était en train de tailler en pièces l’armée russe. À l’aide d’un bout de bois, il dessinait son plan sur le sol à l’attention de ses partisans, des soldats qui ne juraient que par lui et se voyaient déjà colonels de ce futur maréchal de France. Il y avait des flèches en tous sens, la Grande Redoute était déjà tombée – un peu vite, jugea Margont – et la Garde russe se jetait dans un « piège fatal ». Saber avait en effet ordonné le repli de l’aile droite française pour faire croire à une déroute de ce côté. Les Russes s’étaient empressés de faire donner toutes leurs réserves, dont la Garde, pour achever d’enfoncer le flanc droit ennemi. Alors Saber lançait la cavalerie de la Garde sur leur flanc et disloquait leurs colonnes. La Vieille Garde suivait et les achevait. C’était visiblement très efficace sur le sable puisque Saber rayait avec énergie carrés et colonnes russes. Mais il négligeait le facteur humain. En admettant que les Russes croient effectivement avoir enfoncé l’aile droite française, comment être sûr que les Français ne penseraient pas de même ? Et l’aile gauche et le centre français, pensant le flanc droit en déroute, se débanderaient à leur tour... Tout mouvement vers l’arrière était dangereux, car il faisait bien vite des émules de tous les côtés...

Piquebois fumait sa pipe à l’écart. Allongé sur le dos, les genoux repliés pour soutenir un traité d’astronomie, la tête posée sur son sac, il contemplait le ciel. Il avait les yeux pleins d’étoiles.

— Pourquoi te passionnent-elles tellement ? lui demanda Margont.

— Parce qu’elles sont très loin d’ici.

Margont rejoignit ensuite Lefine qui vendait des fioles emplies d’une eau verdâtre. C’était son « élixir contre la peur » : une infusion de verveine et d’eucalyptus. Margont l’empoigna par le collet et tous les acheteurs potentiels, voyant le visage du sergent, eurent immédiatement la preuve que ce produit était une escroquerie.

— Encore des arnaques ! tonna Margont.

— Ça marche, c’est scientifiquement prouvé, mon capitaine. La vérité, c’est que vous êtes contre le progrès.

— Fais-moi ton rapport au lieu de jeter de l’huile sur le feu.

— Si j’avais de l’huile, je ne la gaspillerais pas, je la boirais, même si c’était de l’huile pour réverbère.

Margont lâcha Lefine qui réajusta son col avec maniérisme.

— Mes hommes essaieront de surveiller nos suspects durant toute la durée du combat.

— Parfait. Je compte sur eux.

— Mon capitaine, est-ce que vous n’avez pas peur ?

— Pourquoi ? Tu veux me vendre ta saleté d’élixir ?

— Non, sérieusement...

— Évidemment. Mais ma peur ne me paralyse pas et elle ne me gâche pas la vie. Donc je peux me considérer comme content.

Margont s’en alla. Il voulait dormir un moment. Lefine vida coup sur coup trois de ses fioles. Il pensait que ça ne marchait pas, mais à tout hasard...

* * *

Son coeur battait la chamade. Les Russes étaient enfin là ! Il était persuadé que l’Empereur allait s’occuper d’eux à sa manière et il les plaignait déjà. En attendant l’assaut général, il venait de s’inventer un nouveau petit jeu qu’il trouvait très amusant. Il s’agissait d’imaginer la pire mort possible pour Margont. On classait ensuite ses souhaits par ordre de préférence croissante. Ce qui donnait pour l’instant :

Qu’un boulet lui arrache un bras et qu’il gise allongé pendant des heures à contempler son moignon en train de dégorger ; que la mitraille le hache menu menu ; qu’un coup de sabre lui brise les dents et lui élargisse le sourire d’une oreille à l’autre ; qu’une pluie de balles lui éclate la rate, le foie et tous les boyaux ; qu’il soit grièvement blessé, immobilisé et oublié dans un coin du champ de bataille et qu’il ait le plaisir de sentir les corbeaux lui picorer les yeux ; que tout cela lui arrive à la fois.

Pour lui, Margont était un cafard dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Et si celui-ci ne renonçait pas, comme tout cafard, il finirait sous sa semelle.

* * *

À trois heures du matin, l’ordre du jour fut lu aux troupes. C’était la harangue de l’Empereur :

« Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée ! Désormais la victoire dépend de vous ; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l’abondance, de bons quartiers d’hiver, et un prompt retour dans la patrie ! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que l’on dise de vous : “Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou !” »

Le colonel Pégot vint trouver Margont juste après la lecture de ce discours. Les acclamations et les « Vive l’Empereur ! » le forcèrent à entraîner Margont à l’écart pour se faire entendre. Napoléon avait décidé de renforcer le 4e corps pour la bataille. Il avait donc placé sous les ordres du prince Eugène les divisions Morand et Gérard. Certains des régiments qui les composaient avaient cependant perdu un très grand nombre d’officiers.

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