Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
Il se ravisa donc et quitta la fleuriste, le bouquet dans les bras.
L’heure des visites étant passée, il dut parlementer, plaider qu’il habitait l’étranger et allait y repartir au matin ; vaincue, l’infirmière renonça à lui couper le chemin et il eut accès à la chambre de l’institutrice.
La pièce minuscule ne pouvait héberger qu’un lit avec son attirail de soins. Il ne restait de la place que pour un placard et une seule chaise. Édith gisait sur sa couche, le teint plombé, la bouche blanche. Des drains s’enfonçaient sous les draps et leur extrémité trempait dans un effroyable bocal qui s’emplissait lentement de sanie rouge et glaireuse. Son poignet droit bandé recevait du sérum physiologique d’un goutte-à-goutte dans lequel dansaient des bulles inquiétantes.
Il s’approcha de la malade et chuchota son nom. Édith fit un effort pour laisser un mince regard filtrer sous ses paupières. Il se produisit comme une ébauche de sourire sur son visage émacié. Ses lèvres tentèrent de remuer mais aucun son n’en sortit.
— Ne bouge pas, mon amour, dit Édouard en caressant sa main libre. Tu as été opérée et tout va bien aller à présent.
Il se demandait si elle comprenait ses paroles, et surtout si elle était dupe. Ces mensonges de charité sont-ils dignes de ceux à qui ils sont adressés ? Il la revit à son bureau, les jambes entrouvertes par inadvertance. Il s’engouffrait par la pensée dans ce puits fabuleux, cherchant à deviner ce que dissimulait la blanche culotte interposée. Il n’avait alors qu’une très sommaire idée du sexe féminin, sa connaissance se limitant aux entrejambes nubiles des petites filles que leurs mères lâchaient, titubantes, sur les plages.
En lui le désir naissait, ardent et noir. La farouche volonté de percer le mystère lui venait irréversible. L’un des plus fabuleux moments de sa vie sexuelle avait été le jour où, des années plus tard, veuve de fraîche date, elle lui avait ouvert sans hésiter sa porte et ses jambes, comme si elle aussi l’attendait de toute éternité.
En regardant sa maîtresse, il songeait curieusement qu’elle avait effectué un intérim étrange durant sa période de prince sans royaume, de prince sans titre. Il admirait la manière dont elle l’avait secrètement éduqué sans qu’il en eût conscience. Il mesurait, à ce moment des adieux indécis, qu’il lui devait beaucoup. Grâce à l’habile manière dont elle l’avait préparé à un autre destin, il se sentait tranquille et sûr de soi.
Il s’agenouilla auprès du lit, posa son front contre sa main inerte et murmura timidement :
— Merci.
26
Le prince se détendit pendant le voyage de retour. Une allégresse lui vint à la perspective de retrouver la Suisse, le château, la reine Gertrude et Margaret. Il décida d’en finir avec cette dernière, jugeant les préambules suffisants ; à présent, il convenait de la forcer, sinon ils ne sortiraient plus de ces prémices attrayantes mais sans conclusion. Son comportement avec miss Mullingar, les visites nocturnes qu’il lui faisait, rappelaient celles que feu Sigismond rendait à Rosine autrefois. On aimait les amours ancillaires chez les Skobos. Le prince Otton trompait-il Gertrude avec les gouvernantes de son palais ? Il se promit de poser la question au duc Groloff, à l’occasion, bien que le vieux clown fût peu porté sur ce genre de confidences.
En conduisant, il lui vint une foule de projets concernant la vie au château de Versoix. Édouard comptait la réorganiser pour la rendre plus plaisante. Elle était présentement régie par deux vieillards solennels ; il allait l’animer, créer le mouvement, ce corollaire de l’existence. Il voulait donner du pimpant à la demeure, y convier des gens jeunes et gais.
— Tu sembles parler tout seul ? remarqua Rosine.
— Je réfléchis.
Il adressa un sourire à sa mère, élégante dans un tailleur de soir couleur pêche. Édouard craignait de la voir revenir à son ancienne coiffure, mais loin de laisser repousser ses cheveux pour reconstituer l’édifice de naguère, elle les portait très courts, de deux tons plus foncés, avec un bout de frange coquin sur le front. Son maquillage très affirmé restait néanmoins possible.
— Comment va-t-elle m’accueillir ? soupira Rosine.
— Très bien, sois tranquille, promit le prince.
— Et dire que si son fils vivait encore, tu aurais été chassé.
— J’ai été reçu au bénéfice du chagrin.
— Enfin, maintenant c’est fait, dit-elle, satisfaite.
Elle parlait en maquignon venant de réussir un beau marché. Son bâtard était devenu prince.
Les retrouvailles furent une complète réussite. Des fleurs décoraient tout le rez-de-chaussée et chacun, à commencer par Walter, s’était mis sur son trente et un.
Quand la mère et le fils gravirent le perron, ils virent Gertrude s’avancer vers eux, les bras aussi largement ouverts que ceux de M. Pavarotti quand il salue. Un vieux réflexe permit à Rosine de faire une esquisse de révérence avant que la princesse ne la serre sur son cœur en psalmodiant :
— Ma fille ! Oh ! ma fille, quelle joie !
Ensuite de quoi, Groloff se fendit d’un cérémonieux baisemain et présenta la duchesse.
Étourdie, rouge de confusion et de fierté, Rosine souriait gauchement en bredouillant des mots pompeux qu’elle lançait à la diable : « Majesté ! Monseigneur ! Princesse ! Duchesse ! »
Ils passèrent au salon pour le champagne de bienvenue : un magnum de Laurent Perrier rosé. Gertrude pria Rosine de s’asseoir à son côté sur le canapé en bois doré. Elle s’inquiéta de sa santé, ne parla point de ses occupations et lui demanda si elle s’était munie de toutes ses pièces d’identité. Rosine l’assura que oui.
— Je vous remercie d’avoir si vite répondu à notre appel, déclara la princesse. Avant toute chose, le duc Groloff va vous informer de certaines dispositions que nous avons prises vous concernant.
Groloff prit sur une table un porte-documents, objet vénérable en cuir de Russie frappé des armes dorées du Montégrin. Il assura son appareil acoustique sur le pavillon de son oreille et toussota comme le font les vieux tabellions dans les films extraits de l’œuvre de Balzac.
— Il convient tout d’abord de préciser que ce document est antidaté, ce pour une raison que vous comprendrez dans un instant. Il est daté d’avril 1972 et signé de Sa Majesté le prince Sigismond II. Comment la chose a été possible ? Du fait de la prévoyance de la princesse mère qui, à toutes fins utiles, avait prié le prince Sigismond de signer quelques parchemins en blanc, de manière à pouvoir faire face à certaines nécessités dans le cas où il serait empêché. L’acte que voici est rédigé de ma main, contresigné par la princesse Gertrude et par moi-même en ma qualité de calligraphe et de témoin. Je le lis…
Nouveau raclement de gosier.
— « Nous, Joseph, Édouard Sigismond, deuxième du nom, cédons gracieusement à Françoise Rosine Blanvin notre terre de Vlassa, Montégrin, et lui conférons le titre de comtesse de Vlassa. Fait à Versoix, Suisse, le 27 avril 1972. »
Un silence suivit cette courte lecture. Tous regardaient Rosine qui avait du mal à comprendre ce qui lui arrivait.
— Ainsi, je suis né d’un prince et d’une comtesse ? railla Édouard.
Il s’approcha de Rosine, l’embrassa sur les deux joues.
— Compliments, dit-il. Comtesse, toi ! Eh bien, ma vache !
Il s’excusa et quitta le salon au moment où le père Walter versait le champagne dans les coupes de cristal bordées d’or fin. Il grimpa quatre à quatre l’escalier jusqu’à la chambre de miss Margaret, laquelle n’avait pas été conviée à la cérémonie.