Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
— Je reste !
Il eut un sourire triste, saisit le ceinturon de cuir de la gosse par-derrière, la souleva légèrement et gagna la sortie.
— Francky ! hurla-t-elle de sa voix suraiguë.
Son appel fut perçu à travers le vacarme et un garçon de type asiate, portant une moustache à la Tarass Boulba et les cheveux longs noués en queue-de-cheval, arriva prestement.
— Lâche-la ! gronda-t-il.
— Dehors, c’est promis, riposta Édouard.
L’autre lui plaça une formidable coup de pied dans la cheville droite. Le prince en éprouva un tel mal au cœur qu’il crut à une fracture. Il vit rouge et lança son poing libre dans les testicules de l’Asiatique qui blêmit de souffrance.
— Calmos ! conseilla Blanvin.
L’endroit était à ce point bruyant et surpeuplé que personne ne s’était aperçu de rien.
Édouard sortit en poussant la gosse qui gigotait.
Il l’entraîna en direction d’un petit café modeste qu’on apercevait sur le trottoir d’en face. Les passants s’appliquaient à ne rien voir de la scène, ainsi qu’il est d’usage en cette époque de grande lâcheté.
Comme ils allaient pénétrer dans l’estaminet, le dénommé Francky revint à la charge en compagnie d’un copain d’aussi mauvais genre que lui. Il grimaçait encore de douleur.
— Lâche-la ! répéta-t-il.
Édouard soupira :
— Écoute, Francky, tu ne vas pas me rabâcher ça jusqu’à la Saint-Trou. J’ai quelque chose à dire en particulier à cette punaise, après quoi elle ira te rejoindre. Que veux-tu que j’en foute ?
L’ami du couple dégaina un couteau à cran d’arrêt et le montra sans l’ouvrir.
— Tu veux qu’on se fâche ? questionna-t-il.
— Mon rêve ! sourit Édouard.
Pendant une période de sa jeunesse, il avait pratiqué les arts martiaux. Tenant toujours Marie-Charlotte par sa ceinture, il administra une manchette à la glotte de son interlocuteur. Le gars lâcha son couteau. Sans perdre une seconde, Blanvin shoota de toutes ses forces dans la braguette de l’Asiatique.
— Persiste et signe ! fit-il, alors que sa victime tombait à genoux, vomissant et se tenant les parties.
Il entraîna sa petite cousine dans le café ou des cantonniers buvaient du pastis en jouant aux dés.
La manière dont Édouard venait de terrasser ses copains l’avait rendue passive. Elle se laissa pousser sur une banquette, au fond du bistrot. Édouard prit place face à elle. Un loufiat cacochyme s’approcha. Il demanda une bière et une limonade.
— La limonade est pour toi ? demanda Marie-Charlotte.
— Naturellement.
Il essayait de comprendre pourquoi tant de forces vénéneuses gâchaient cet être fragile qui aurait dû respirer l’innocence. Pour un psychiatre, elle présentait un cas intéressant. D’où lui venaient cet instinct de nuire, cette malfaisance toujours aux aguets ? Quel chromosome (hérité de qui ?) la plaçait en marge de l’existence ? Malgré ses forfaits, elle lui faisait pitié.
— Tu as l’air malheureux, nota Marie-Charlotte.
— Je le suis.
— À cause d’une gonzesse ?
— Oui.
— Laquelle ?
— Toi.
— Quelle idée !
— Tu pourrais être une adolescente adorable, avec ton regard de rongeur et tes taches de rousseur. Au lieu de ça, tu es un démon, une tueuse. Tu ne songes qu’à faire mal, à détruire, pourquoi ?
Elle lui sourit.
— Dans le fond, tu es un grand con de boy-scout, déclara-t-elle.
Puis elle se recula vivement, pensant qu’il allait la gifler, mais il n’y songeait pas.
— Tu as tué le chauffeur ! chuchota Édouard.
— Accidentellement, parole !
— Tu as tué mémé.
— Dans une crise de colère : elle m’insultait.
— Tu as essayé de tuer Banane en le faisant chuter du pont.
— On rigolait !
— Et vous l’avez roué de coups et tondu ainsi que sa sœur ; c’était également pour rigoler ?
— Bien sûr. T’en doutes pas, j’espère !
— Mes bagnoles saccagées, toujours pour vous marrer ?
— Toujours.
Il but une gorgée de limonade.
— Jadis, reprit-il, lorsque les gens avaient la rage, on les étouffait entre deux matelas. Je ne peux m’empêcher de penser que tu mériterais de finir ainsi.
Elle ricana :
— Sympa.
— Je devrais aller à la police et tout leur raconter. On te bouclerait pour quelques années, ce serait toujours ça de gagné.
— Pas certain, Ducon ! Je dirais que t’inventes mais que c’est toi et ton melon qui avez bousillé le taxi.
— Ça te démange, hein ?
Édouard sentait depuis le début qu’elle rêvait de cette dénonciation ; qu’elle y viendrait tôt ou tard parce que cela devenait pour elle une idée fixe. S’il était là, ce jour, c’était uniquement pour tenter de la détourner de ce dessein.
— Et comment que ça me démange !
— Seulement, si tu te comportais ainsi, tu serais niquée, ma fille. Complètement niquée !
— Ah oui ? le défia-t-elle.
Il allait jouer serré.
— Yes, miss !
Il lui fit signe d’approcher son oreille et parla si bas qu’elle eut du mal à capter son chuchotement :
— J’ai récupéré la carcasse du chauffeur dans la terre du chantier et je l’ai mise en lieu sûr. Avant de détruire son appareil photo, j’ai eu la bonne idée de prélever la pellicule et de la faire développer en Suisse. Imagine-toi que lorsque tu l’as frappé, le déclencheur a fonctionné ; il en a résulté un étrange cliché sur lequel on te voit cogner très nettement, en très gros plan. Enfin, ma poule, la police a retrouvé tes empreintes sur le volant de la bagnole découverte dans le tas de ciment. Conclusion : si quelqu’un a intérêt à s’écraser, c’est toi.
« Ah ! j’oubliais : quand tu as poussé Banane du pont, un couple d’amoureux t’a vue. On ajoute encore le postier qui vous a fait déguerpir de mon garage, lors de votre descente, et tu as à ta disposition les principaux éléments de ton dossier. Alors lâche-nous définitivement les baskets. Si j’écrase le coup, c’est pour ta mère et pour la mienne, auxquelles une histoire familiale en cour d’assises chancetiquerait le moral. Tu peux encore comprendre ça avec ton cerveau ébréché, la mère ? »
Son regard ressemblait à deux projectiles prêts à percuter.
— Un jour je te tuerai ! assura Marie-Charlotte.
— À force de le crier sur tous les toits, tu seras emballée avant de l’avoir fait, riposta le prince. Ces choses-là, moins on en parle, mieux on les réussit.
Il carillonna à la porte d’Édith Lavageol, mais personne ne lui répondit. Une proche voisine lui cria depuis sa fenêtre que l’institutrice avait été hospitalisée trois jours plus tôt afin de subir une opération de l’intestin. Édouard s’enquit de la clinique et se mit à marcher au hasard des rues. Il se sentait profondément accablé par son retour en France où il ne rencontrait que désespérance. Il se déplaçait dans un monde moribond, peuplé de fous et de malades.
Il pénétra chez un fleuriste et commanda deux douzaines de roses rouges pour Édith. Il se la rappelait à l’époque où elle lui faisait la classe. Il la jugeait alors très âgée, bien qu’elle dût avoir la trentaine.
Tandis qu’il écrivait l’adresse de la clinique sur une enveloppe, il songea qu’expédier des fleurs représentait la solution de couardise. Il devait les lui porter lui-même. Elle n’avait rien à foutre du langage des fleurs sur son lit de souffrance.