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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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Lentement, pour faire durer cette minute de silence et de solitude, Marianne, négligeant les partitions, s'approcha du piano, caressa son bois poli, plus doux qu'un satin. Elle aussi, à Selton Hall, avait eu un piano-forte, moins beau que celui-là, certes, mais qu'elle avait aimé. Elle lui avait dû de vraies joies. Une douleur soudaine, perfide, lui vrilla le cœur. Elle se revit, assise à ce piano et chantant pour Francis une ballade irlandaise qu'il aimait entre toutes. Elle l'avait même apprise exprès pour lui. Comment était-ce donc ?

Se glissant devant l'instrument, Marianne laissa errer ses doigts sur les touches, cherchant à retrouver les notes que sa mémoire, momentanément, lui refusait. La douleur, au fond de son cœur, se faisait tout à coup plus cruelle. En ce temps-là, elle aimait Francis, elle souhaitait de tout son être conquérir son amour. Reprise par la puissance du souvenir, elle ferma les yeux et, tout de suite sur l'écran refermé des paupières, le visage de Francis apparut, d'une si effarante netteté que Marianne en trembla. Elle avait tant voulu le chasser de sa mémoire comme elle l'avait chassé de son cœur ! Elle avait espéré que ses traits eux-mêmes seraient devenus étrangers. Mais non, elle s'en souvenait encore trop bien pour que la blessure ne fût pas sensible.

Elle retrouvait les yeux gris et leur éternel ennui, la belle bouche dédaigneuse, dont le sourire avait tant de charme, les épais cheveux blonds, les traits sans défauts. L'image se fit si nette que Marianne voulut la repousser. Elle ouvrit les yeux, mais les larmes les brouillaient et elle crut le revoir encore dans la flamme diffuse des chandelles, elle crut même l'entendre rire comme si, par-delà la mort où elle l'avait jeté, il la défiait de jamais parvenir à le chasser. Pourtant, Marianne n'éprouvait aucun remords de l'avoir tué. Elle recommencerait s'il le fallait, parce qu'elle ne pourrait jamais supporter la honte qu'il lui avait infligée ; mais elle l'avait aimé comme aime une enfant et son cœur, lui, se souvenait...

— Il ne faut pas pleurer, fit soudain une voix lente et froide. Personne ne vous fera de mal ici.

Marianne comprit alors que le visage, entrevu dans la lumière et qu'elle avait pris pour le fantôme de Francis, était bien réel. D'un geste vif, elle essuya ses yeux et le vit mieux.

C'était un homme blond, dont les cheveux mi-longs encadraient bien le visage. Très grand, il avait un menton fort et une lippe méprisante qui lui donnaient un air de hauteur et d'impertinence. Des pommettes saillantes, un nez retroussé insolent et une bouche sensuelle ajoutaient encore à son caractère énigmatique. La peau était pâle, comme les yeux de saphir dur qui semblaient sommeiller sous de lourdes paupières. Vêtu d'un costume noir qui faisait paraître plus blanche sa haute cravate, le nouveau venu donnait une extraordinaire impression de calme et de puissance, tout à la fois.

Saisie, Marianne se leva si brusquement qu'elle faillit renverser le chandelier. L'homme fit trois pas, en s'appuyant sur une canne à pommeau d'or qu'il tenait à la main. Marianne vit qu'il boitait et comprit qui était devant elle.

— Monseigneur ! balbutia-t-elle sans trop savoir qu'ajouter à cette cérémonieuse appellation.

— Vous me connaissez ? C'est plus que je n'en pourrais dire de vous, hé, mademoiselle ?

La voix était lente, profonde, peu faite pour les grands éclats. On sentait qu'elle ne devait jamais sortir d'un certain registre et, plus que tout autre détail, donnait la juste mesure de l'extrême maîtrise de soi que possédait son propriétaire.

— Marianne, Monseigneur, Marianne Malle-rousse !

— Marianne ? c'est charmant, cela vous sied ! Mais on ne s'appelle pas Mallerousse quand on a votre visage et votre voix, hé ?

Talleyrand avait l'habitude de ponctuer ses phrases de cette interjection qui était moins une interrogation qu'une habitude acquise au cours de sa longue carrière de diplomate. Elle avait l'avantage de provoquer, sans même qu'ils s'en doutassent, l'assentiment de ses interlocuteurs.

— Ma voix ? murmura Marianne avec un battement de cœur.

La canne à pommeau d'or désigna une colonne dans les profondeurs du salon.

— J'étais là, depuis un moment, j'écoutais... En passant, tout à l'heure, je vous ai entendue chanter et je suis entré, mais en prenant garde à ne pas me montrer. J'aime à être seul quand j'admire.

Il s'était approché d'elle et la dominait de toute la tête, laissant peser sur la jeune fille ce regard charmeur dont tant de femmes connaissaient le pouvoir. Marianne, plongeant avec respect dans une profonde révérence, accentua encore la distance entre elle et le prince.

— Votre Altesse Sérénissime est trop bonne !

Elle retrouvait peu à peu son assurance. Loin d'être impressionnée par la personnalité de Talleyrand, par le danger de chaque instant qu'il représentait pour elle, Marianne éprouvait, au contraire, une sorte de détente et de libération à se trouver en face de lui. C'était un très grand seigneur, un véritable noble. Toute proportion gardée, il était de son rang et un peu de sa race à elle, en qui coulait l'un des meilleurs sangs de France et d'Angleterre. Tous les autres, y compris sa femme, n'étaient que des mannequins habillés de noblesse, pas lui. Des siècles d'histoire se devinaient derrière cette hauteur bienveillante, derrière cette simple élégance. Qu'était Fouché auprès de lui ? Un espion de bas étage qui prétendait la ravaler au même niveau que lui. Et puis, sans manifester autant d'enthousiasme que Gossec, il avait été, lui aussi, frappé par sa voix !

Sans même s'incliner, il lui prit la main pour l'aider à se relever puis demanda, avec douceur :

— Vous êtes bien certaine de vous appeler Mallerousse, hé ?

— Certaine, Monseigneur, et désolée que mon nom déplaise à Votre Altesse !

— Bah ! Un nom, cela se change. C'est une simple erreur de la naissance. On s'attendrait plutôt à vous voir duchesse, ma chère. Mais, au fait, que faites-vous donc chez moi, beau rossignol inconnu ?

— Je suis la nouvelle lectrice de Mme la Princesse. Mme de Sainte-Croix m'envoie.

Talleyrand, du coup, se mit à rire.

— C'est le monde à l'envers ! Depuis quand les vieilles corneilles fréquentent-elles les oiseaux de paradis ? Cela veut-il dire que vous êtes bretonne, hé ?

— En effet. Je suis arrivée, hier, par la malle de Brest.

— Incroyable ! Les Bretons ont, décidément, beaucoup changé s'ils se mettent à produire de telles fleurs. Je les croyais voués à la bruyère et aux genêts, mais leurs roses sont plus belles que les nôtres. Vous me conterez, un jour, votre histoire, mon enfant. Je crois que j'y prendrai plaisir ! Quels yeux !

D'un geste négligent, le prince avait saisi, entre deux doigts, le menton de Marianne et, le tenant levé vers lui, examinait les prunelles vertes dans lesquelles jouait la lumière.

— Ils ont vraiment la couleur de la mer, murmura-t-il avec une envoûtante douceur, son éclat lorsque le soleil y joue. Quant à ces lèvres...

Marianne vit se pencher vers elle le visage insolent et d'instinct se recula, rouge de honte, blessée de ce geste qui lui donnait la mesure de son abaissement.

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