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Marianne, une étoile pour Napoléon

Электронная книга - «Marianne, une étoile pour Napoléon». Краткое содержание книги:

La vie prodigieuse de Marianne d'Asselnat de Villeneuve commence en Angleterre, dans le paisible domaine de sa tante Ellis Selton qui l'a recueillie après la mort de ses parents, guillotinés sous la Terreur. Son adolescence prend fin brutalement le jour même où elle épouse le beau Francis Cranmere dont elle est secrètement éprise depuis longtemps. Au cours d'une nuit de noces effroyable elle perd à la fois son amour, sa fortune et sa sécurité. Marianne doit fuir, abandonner tout ce qu'elle aime, revenir en France où règne l'homme qu'on lui a appris à haïr jour après jour : Napoléon.
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Elle n'avait pas voulu attendre plus longtemps pour expérimenter la voix de sa nouvelle lectrice et sa façon de chanter. Justement, M. Gossec venait donner sa leçon à Charlotte. On en avait profité pour lui faire écouter Marianne. Et maintenant, celle-ci, les mains moites, attendait, avec une crainte qu'elle ne pouvait s'empêcher de juger stupide, ce qui allait tomber de cette bouche lourdement ourlée.

C'était tout à fait ridicule, d'ailleurs ! Elle avait chanté comme elle avait l'habitude de le faire à Selton et tout aussi naturellement. Or, elle était là à attendre un verdict comme si sa vie en dépendait !

A vrai dire, Gossec ne semblait guère disposé à donner son sentiment. Il avait reposé ses mains sur ses genoux et restait là, le dos rond, assis à son piano dans la lumière jaune. Les autres devaient retenir leur souffle, car on ne les entendait pas plus qu'on ne les voyait. Ils craignaient peut-être d'exprimer un avis avec lequel le maître pût être en désaccord.

Marianne, énervée, était sur le point d'oublier le respect et de rompre le sacro-saint silence, quand Gossec, se retournant tout d'une pièce, leva sur elle son large visage au profil romain :

— Je ne sais que vous dire, mademoiselle ! Les mots me manquent ! Je suis un vieil homme et, dans ma vie déjà longue, j'ai entendu bien des voix... mais jamais une de la qualité de la vôtre ! Vous possédez le plus bel organe que j'aie jamais entendu ! Quelle rare splendeur ! Surtout dans les notes graves ! Vous allez jusqu'au contralto et vous avez... quel âge ?

— Dix-sept ans ! murmura Marianne éberluée.

— Dix-sept ans ! soupira le musicien avec l'accent de l'extase, et déjà une telle profondeur ! Savez-vous mademoiselle, que vous avez line fortune dans la gorge ?

— Une fortune ? Vous voulez dire que...

— Que si vous décidiez de chanter au théâtre, je peux vous faire engager sur n'importe quelle grande scène européenne ! Dites un mot et vous devenez « la » cantatrice du siècle... bien sûr en travaillant encore un peu car votre voix n'a pas encore donné tout ce qu'elle doit.

L'amour de l'art transportait visiblement ce Nordique à l'ordinaire froid et mesuré dans ses paroles. Et Marianne abasourdie n'en croyait pas ses oreilles. Certes, bien souvent, elle avait entendu vanter le charme de sa voix, mais elle pensait que c'était pure politesse. Or, cet homme disait qu'elle pouvait devenir la plus grande chanteuse de son temps ! Une joie profonde, presque trop forte pour elle, envahissait la jeune fille. Si le musicien disait vrai, s'il pouvait la faire chanter au théâtre, ce serait pour elle la possibilité de fuir l'état dépendant et quelque peu avilissant où l'avait réduite Fouché. Elle pourrait vivre pour elle-même, libre, indépendante... Evidemment, il était peu commun qu'une fille de sang noble montât sur les planches, mais elle n'était plus une aristocrate, simplement une fugitive. Et ce qui était interdit à Marianne d'Asselnat ne l'était pas à Marianne Mallerousse. Devant ses yeux, Gossec venait de déchirer d'un seul coup le voile si brumeux jusque-là de l'avenir. Elle lui dédia un regard plein de reconnaissance.

— J'aimerais travailler, si cela était possible. Et chanter aussi, puisque vous dites que j'en suis capable.

— Si vous en êtes capable ? Mon enfant, vous voulez dire que ce serait un crime de ne pas le faire ! Vous devez au monde les joies immenses que renferme votre voix et je serai trop heureux d'être celui qui vous révélera. Je suis tout prêt à vous faire travailler chaque jour.

Tous deux avaient oublié le monde et nageaient déjà en plein rêve de gloire mais, soudain, la voix enthousiaste de Mme de Talleyrand fit éclater le rêve. Sa robe de cachemire pourpre apparut auprès du piano dans la lumière des bougies. Ses mains chargées de bagues qui jetaient des éclairs applaudissaient avec d'autant plus d'ardeur qu'elle avait plus longtemps hésité.

— C'est admirable, cria-t-elle, tout bonnement admirable ! Je vais écrire à Mme de Sainte-Croix pour la remercier de nous avoir envoyé un tel trésor. Cette chère enfant aura toutes les occasions de se faire entendre ici. Le prince adore la musique et nous aurons plaisir à offrir cette jolie voix à nos hôtes.

— Je comprends votre point de vue, madame, protesta Gossec. Mais une telle voix est trop grande pour l'espace réduit d'un salon et pour les romances à la mode. Elle est digne d'une cathédrale ! Elle peut, elle doit chanter l'opéra.

— Eh bien ! elle le chantera ! Vous viendrez chaque jour lui donner toutes les leçons que vous voudrez, mon cher ami. Ensuite, elle pourra chanter sur notre petit théâtre et dans la chapelle de Valençay ! Ce sera charmant, car elle est beaucoup plus jolie que la grosse Grassini dont l'Empereur cependant était coiffé.

L'incompréhension visible de la princesse exaspérait Gossec. Au grand amusement de Marianne, le musicien, pris d'une colère sacrée, devenait peu à peu rouge brique.

— Votre Altesse Sérénissime ! cria-t-il, ce serait un crime sans précédent !...

Mais l'Altesse Sérénissime était fermement accrochée à son idée.

— Mais non, mais non. Vous verrez, nous ferons des merveilles ! Nous pourrions monter un spectacle espagnol pour distraire ces pauvres infants qui s'ennuient tellement chez nous ! Nous en reparlerons. Venez maintenant, mon cher maître, je veux vous montrer la merveilleuse décoration florale que j'ai commandée pour ce soir. Elle vous enchantera.

— Madame ! fit Gossec offusqué, je suis musicien, non fleuriste.

Le sourire de la princesse se fit ensorcelant. Elle glissa affectueusement son bras sous celui du vieux maître et l'entraîna vers la porte avec une irrésistible autorité.

— Je sais, je sais !... Mais vous avez tant de goût ! Venez aussi, Charlotte, et vous aussi monsieur Fercoc. Petite, vous rangerez cette musique et vous pourrez remonter vous préparer pour ce soir. Je réglerai cette histoire de leçons avec M. Gossec.

La dernière partie de ce bref discours s'adressait évidemment à Marianne, retombée brusquement des sommets de la musique à son rôle de simple suivante. Cela lui fit mal, comme une égratignure. La petite Charlotte, en quittant l'ombre où elle s'était tenue si sage, eut un geste vers elle, comme si elle souhaitait lui parler, mais, obéissante et intimidée, elle suivit sa mère sans dire un mot. L'ombre un peu guindée du précepteur ferma le cortège. Marianne se retrouva seule dans la grande pièce, un peu étourdie de ce qui venait de se passer. Etait-ce la réponse du destin à ses questions angoissées ?

Les valets avaient clos les rideaux de damas or. Le salon, malgré ses dimensions, paraissait intime et secret. La grande harpe dorée qui sommeillait auprès d'une fenêtre, le grand lutrin enluminé, les ors du piano y jouaient les joyaux précieux d'un écrin. Tout, dans cette demeure, prenait un aspect magique, un peu irréel. Marianne, encore sous le coup de la révélation, se prenait à penser à l'homme qui en était l'âme, qui avait voulu, ordonné tout cela. La princesse n'était qu'une jolie sotte, bonne et généreuse, mais de courtes vues. Elle aimait la parure, l'éclat, mais elle était sans doute incapable d'apprécier la grâce de la statue d'albâtre translucide qui drapait pudiquement, sur un corps adolescent, les voiles que l'art du sculpteur avait rendus diaphanes, de la mettre ainsi en valeur sur le fond de velours sombre d'une niche. On sentait, dans l'ordonnance du décor, magnifique et pourtant sobre, une main souveraine que Marianne avait soudain envie de connaître. Peut-être que l'homme auquel elle appartenait aimerait, lui aussi, sa voix et l'aiderait à en faire un véritable usage ?...

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