Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
Pourquoy est-ce, que nostre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible, en contract et testament: Et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et escrive, ne trouve en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n'est, que les Princes de cet art s'appliquans d'une peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l'infinité des figures, et si menuës partitions: qu'elles ne peuvent plus tomber soubs aucun reiglement et prescription, ny aucune certaine intelligence. Confusum est quidquid usque in pulverem sectum est. Qui a veu des enfans, essayans de renger à certain nombre, une masse d'argent vif: plus ils le pressent et pestrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce genereux metaclass="underline" il fuit à leur art, et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C'est de mesme; car en subdivisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d'accroistre les doubtes: on nous met en train, d'estendre et diversifier les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde, en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiée et profondement remuée. Difficultatem facit doctrina. Nous doutions sur Ulpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cette diversité innumerable d'opinions: non point s'en parer, et en entester la posterité.
Je ne sçay qu'en dire: mais il se sent par experience, que tant d'interpretations dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour estre entendu; s'il ne l'a peu, moins le fera un moins habille: et un tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouvrons la matiere, et l'espandons en la destrempant. D'un subject nous en faisons mille: et retombons en multipliant et subdivisant, à l'infinité des atomes d'Epicurus. Jamais deux hommes ne jugerent pareillement de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions semblables exactement: non seulement en divers hommes, mais en mesme homme, à diverses heures. Ordinairement je trouve à doubter, en ce que le commentaire n'a da gné toucher. Je bronche plus volontiers en païs plat: comme certains chevaux, que je cognois, qui choppent plus souvent en chemin uny.
Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l'ignorance, puis qu'il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s'embesongne, duquel l'interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme commentaire, le renvoye à son suivant, plus espineux, et plus scabreux, que le premier ne l'avoit trouvé. Quand est-il convenu entre nous, ce livre en a assez, il n'y a meshuy plus que dire? Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d'interpretations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoin d'interpreter? s'y voit-il quelque progrez et advancement vers la tranquillité? nous faut-il moins d'advocats et de juges, que lors que cette masse de droict, estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons et ensevelissons l'intelligence. Nous ne la descouvrons plus, qu'à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s'empestrant, en sa besongne: comme nos vers à soye, et s'y estouffe. Mus in pice. Il pense remarquer de loing, je ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu'il y court, tant de difficultez luy traversent la voye, d'empeschemens et de nouvelles questes, qu'elles l'esgarent et l'enyvrent. Non guere autrement, qu'il advint aux chiens d'Esope, lesquels descouvrans quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouvans approcher, entreprindrent de boire cette eau, d'asseicher le passage, et s'y estoufferent. A quoy se rencontre, ce qu'un Crates disoit des escrits de Heraclitus, qu'ils avoient besoin d'un lecteur bon nageur, afin que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l'engloutist et suffoquast.
Ce n'est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d'autres, ou que nous-mesmes avous trouvé en cette chasse de cognoissance: un plus habile ne s'en contentera pas. Il y a tousjours place pour un suivant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l'autre monde. C'est signe de racourcissement d'esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit genereux, ne s'arreste en soy. Il pretend tousjours, et va outre ses forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S'il ne s'avance, et ne se presse, et ne s'accule, et ne se choque et tournevire, il n'est vif qu'à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment, c'est admiration; chasse, ambiguité: Ce que declaroit assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurement et obliquement: ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C'est un mouvement irregulier, perpetuel, sans patron et sans but. Ses inventions s'eschauffent, se suivent, et s'entreproduisent l'une l'autre.
Ainsi voit-on en un ruisseau coulant,
Sans fin l'une eau, apres l'autre roulant,
Et tout de rang, d'un eternel conduict;
L'une suit l'autre, et l'une l'autre fuit.
Par cette-cy, celle-là est poussée,
Et cette-cy, par l'autre est devancée:
Tousjours l'eau va dans l'eau, et tousjours est-ce
Mesme ruisseau, et tousjours eau diverse.
Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu'à interpreter les choses: et plus de livres sur les livres, que sur autre subject: Nous ne faisons que nous entregloser.
Tout fourmille de commentaires: d'autheurs, il en est grand cherté.
Le principal et plus fameux sçavoir de nos siecles, est-ce pas sçavoir entendre les sçavants? Est-ce pas la fin commune et derniere de touts estudes?
Nos opinions s'entent les unes sur les autres. La premiere sert de tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et advient de là, que le plus haut monté, a souvent plus d'honneur, que de merite. Car il n'est monté que d'un grain, sur les espaules du penultime.
Combien souvent, et sottement à l'avanture, ay-je estendu mon livre à parler de soy? Sottement, quand ce ne seroit que pour cette raison: Qu'il me devoit souvenir, de ce que je dy des autres, qui en font de mesmes. Que ces oeillades si frequentes à leurs ouvrages, tesmoignent que le coeur leur frissonne de son amour; et les rudoyements mesmes, desdaigneux, dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises, et affetteries d'une faveur maternelle. Suivant Aristote, à qui, et se priser et se mespriser, naissent souvent de pareil air d'arrogance. Car mon excuse: Que je doy avoir en cela plus de liberté que les autres, d'autant qu'à poinct nommé, j'escry de moy, et de mes escrits, comme de mes autres actions: que mon theme se renverse en soy: je ne sçay, si chacun la prendra.
J'ay veu en Allemagne, que Luther a laissé autant de divisions et d'altercations, sur le doubte de ses opinions, et plus, qu'il n'en esmeut sur les escritures sainctes. Nostre contestation est verbale. Je demande que c'est que nature, volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles, et se paye de mesme. Une pierre c'est un corps: mais qui presseroit, Et corps qu'est-ce? substance: et substance quoy? ainsi de suitte: acculeroit en fin le respondant au bout de son Calepin. On eschange un mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu. Je sçay mieux que c'est qu'homme, que je ne sçay que c'est animal, ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à un doute, ils m'en donnent trois: C'est la teste d'Hydra. Socrates demandoit à Memnon, que c'estoit que vertu: Il y a, dist Memnon, vertu d'homme et de femme, de magistrat et d'homme privé, d'enfant et de vieillart. Voicy qui va bien s'escria Socrates: nous estions en cherche d'une vertu, tu nous en apporste un exaim. Nous communiquons une question, on nous en redonne une ruchée. Comme nul evenement et nulle forme, ressemble entierement à une autre, aussi ne differe l'une de l'autre entierement. Ingenieux meslange de nature. Si nos faces n'estoient semblables, on ne sçauroit discerner l'homme de la beste: si elles n'estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l'homme de l'homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude: Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l'experience, est tousjours defaillante et imparfaicte: On joinct toutesfois les comparaisons par quelque bout. Ainsi servent les loix; et s'assortissent ainsin, à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise.
Puisque les loix ethiques, qui regardent le devoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles à dresser; comme nous voyons qu'elles sont: ce n'est pas merveille, si celles qui gouvernent tant de particuliers, le sont d'avantage. Considerez la forme de cette justice qui nous regit; c'est un vray tesmoignage de l'humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et d'erreur. Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la justice: et y en trouvons tant, que je ne sçay si l'entre-deux s'y trouve si souvent: ce sont parties maladives, et membres injustes, du corps mesmes et essence de la justice. Des païsans, viennent de m'advertir en haste, qu'ils ont laissé presentement en une forest qui est à moy, un homme meurtry de cent coups, qui respire encores, et qui leur a demandé de l'eau par pitié, et du secours pour le souslever. Disent qu'ils n'ont osé l'approcher, et s'en sont fuis, de peur que les gens de la justice ne les y attrapassent: et comme il se faict de ceux qu'on rencontre pres d'un homme tué, ils n'eussent à rendre conte de cet accident, à leur totale ruyne: n'ayans ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence. Que leur eussé-je dict? Il est certain, que cet office d'humanité, les eust mis en peine.
Combien avons nous descouvert d'innocens avoir esté punis: je dis sans la coulpe des juges; et combien en y a-il eu, que nous n'avons pas descouvert? Cecy est advenu de mon temps. Certains sont condamnez à la mort pour un homicide; l'arrest sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct, les juges sont advertis par les officiers d'une cour subalterne, voisine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels advoüent disertement cet homicide, et apportent à tout ce faict, une lumiere indubitable. On delibere, si pourtant on doit interrompre et differer l'execution de l'arrest donné contre les premiers. On considere la nouvelleté de l'exemple, et sa consequence, pour accrocher les jugemens: Que la condemnation est juridiquement passée; les juges privez de repentance. Somme, ces pauvres diables sont consacrez aux formules de la justice. Philippus, ou quelque autre, prouveut à un pareil inconvenient, en cette maniere. Il avoit condamné en grosses amendes, un homme envers un autre, par un jugement resolu. La verité se descouvrant quelque temps apres, il se trouva qu'il avoit iniquement jugé: D'un costé estoit la raison de la cause: de l'autre costé la raison des formes judiciaires. Il satisfit aucunement à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant de sa bourse, l'interest du condamné. Mais il avoit affaire à un accident reparable; les miens furent pendus irreparablement. Combien ay-je veu de condemnations, plus crimineuses que le crime?