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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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L'advertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d'un important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit planter au front de son temple: comme comprenant tout ce qu'il avoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n'est autre chose, que l'execution de ceste ordonnance: et Socrates, le verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l'obscurité, ne s'apperçoyvent en chacune science, que par ceux qui y ont entree. Car encore faut il quelque degré d'intelligence, à pouvoir remarquer qu'on ignore: et faut pousser à une porte, pour sçavoir qu'elle nous est close. D'où naist ceste Platonique subtilité, que ny ceux qui sçavent, n'ont à s'enquerir, d'autant qu'ils sçavent: ny ceux qui ne sçavent, d'autant que pour s'enquerir, il faut sçavoir, dequoy on s'enquiert. Ainsi, en ceste cy de se cognoistre soy-mesme: ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n'y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne fais autre profession, y trouve une profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n'a autre fruict, que de me faire sentir, combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souvent recognuë, je dois l'inclination que j'ay à la modestie: à l'obeïssance des creances qui me sont prescrites: à une constante froideur et moderation d'opinions: et la haine de ceste arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu'ils méttent en avant, c'est au style qu'on establit les religions et les loix. Nihil est turpius quàm cognitioni et perceptioni, assertionem approbationémque præcurrere. Aristarchus disoit, qu'anciennement, à peine se trouva-il sept sages au monde: et que de son temps à peine se trouvoit-il sept ignorans: Aurions nous pas plus de raison que luy, de le dire en nostre temps? L'affirmation et l'opiniastreté, sont signes expres de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre, cent fois pour un jour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier que devant. Vous diriez qu'on luy a infus depuis, quelque nouvelle ame, et vigueur d'entendement. Et qu'il luy advient, comme à cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouvelle fermeté, et se renforçoit par sa cheute.

cui cum tetigere parentem,

Jam defecta vigent renovato robore membra.

Ce testu indocile, pense-il pas reprendre un nouvel esprit, pour reprendre une nouvelle dispute? C'est par mon experience, que j'accuse l'humaine ignorance. Qui est, à mon advis, le plus seur party de l'escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux, par un si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu'ils la recognoissent par Socrates, le maistre des maistres. Car le Philosophe Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr Socrates. Là je seray disciple avec vous. Et soustenant ce dogme, de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre une vie plainement heureuse, et n'ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force de Socrates; adjoustoit-il.

Ceste longue attention que j'employe à me considerer, me dresse à juger aussi passablement des autres: Et est peu de choses, dequoy je parle plus heureusement et excusablement. Il m'advient souvent, de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis, qu'ils ne font eux mesmes. J'en ay estonné quelqu'un, par la pertinence de ma description: et l'ay adverty de soy. Pour m'estre dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d'autruy, j'ay acquis une complexion studieuse en cela. Et quand j'y pense, je laisse eschaper autour de moy peu de choses qui y servent: contenances, humeurs, discours. J'estudie tout: ce qu'il me faut fuir, ce qu'il me faut suyvre. Ainsi à mes amis, je descouvre par leurs productions, leurs inclinations internes: Non pour renger ceste infinie varieté d'actions si diverses et si descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et divisions, en classes et regions cognuës,

Sed neque quam multæ species, et nomina quæ sint,

Est numerus.

Les sçavans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement, et par le le menu: Moy, qui n'y voy qu'autant que l'usage m'en informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons. Comme en cecy: Je prononce ma sentence par articles descousus: c'est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation, et la conformité, ne se trouvent point en telles ames que les nostres, basses et communes. La sagesse est un bastiment solide et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. Sola sapientia in se tota conversa est. Je laisse aux artistes, et ne sçay s'ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite, de renger en bandes, ceste infinie diversité de visages; et arrester nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement je trouve malaysé, d'attacher nos actions les unes aux autres: mais chacune à part soy, je trouve malaysé, de la designer proprement, par quelque qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à divers lustres.

Ce qu'on remarque pour rare; au Roy de Macedoine, Perseus, que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie: et representant des moeurs, si essorees et vagabondes qu'il n'estoit cogneu ny de luy ny d'autre, quel homme ce fust, me semble à peu pres convenir à tout le monde. Et par dessus tous, j'ay veu quelque autre de sa taille, à qui ceste conclusion s'appliqueroit plus proprement encore, ce croy-je. Nulle assiette moyenne: s'emportant tousjours de l'un à l'autre extreme, par occasions indivinables: nulle espece de train, sans traverse, et contrarieté merveilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray semblablement qu'on en pourra feindre un jour, ce sera, qu'il affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable.

Il faict besoin d'oreilles bien fortes, pour s'ouyr franchement juger. Et par ce qu'il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure: ceux qui se hazardent de l'entreprendre envers nous; nous monstrent un singulier effect d'amitié. Car c'est aimer sainement, d'entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Je trouve rude de juger celuy-la, en qui les mauvaises qualitez surpassent les bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l'ame d'un autre, science, bienvueillance, hardiesse.

Quelque fois on me demandoit, à quoy j'eusse pensé estre bon, qui se fust advisé de se servir de moy, pendant que j'en avois l'aage:

Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum

Temporibus geminis canebat sparsa senectus.

A rien, fis-je. Et m'excuse volontiers de ne sçavoir faire chose, qui m'esclave à autruy. Mais j'eusse dit ses veritez à mon maistre, et eusse controollé ses moeurs, s'il eust voulu: Non en gros, par leçons scholastiques, que je ne sçay point, et n'en vois naistre aucune vraye reformation, en ceux qui les sçavent: Mais les observant pas à pas, à toute opportunité: et en jugeant à l'oeil, piece à piece, simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l'opinion commune: m'opposant à ses flatteurs. Il n'y a nul de nous, qui ne valust moins que les Roys, s'il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de ceste canaille de gens. Comment, si Alexandre, ce grand et Roy et Philosophe, ne s'en peut deffendre? J'eusse eu assez de fidelité, de jugement, et de liberté, pour cela. Ce seroit un office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa grace. Et est un roolle qui ne peut indifferemment appartenir à tous. Car la verité mesme, n'a pas ce privilege, d'estre employee à toute heure, et en toute sorte: son usage tout noble qu'il est, a ses circonscriptions, et limites. Il advient souvent, comme le monde est, qu'on la lasche à l'oreille du Prince, non seulement sans fruict, mais dommageablement, et encore injustement. Et ne me fera lon pas accroire, qu'une sainte remonstrance, ne puisse estre appliquee vitieusement: et que l'interest de la substance, ne doyve souvent ceder à l'interest de la forme. Je voudrois à ce mestier, un homme contant de sa fortune,

Quod sit, esse velit, nihilque malit :

et nay de moyenne fortune: D'autant, que d'une part, il n'auroit point de crainte de toucher vivement et profondement le coeur du maistre, pour ne perdre par là, le cours de son avancement: Et d'autre part, pour estre d'une condition moyenne, il auroit plus aysee communication à toute sorte de gens. Je le voudroy à un homme seuclass="underline" car respandre le privilege de ceste liberté et privauté à plusieurs, engendreroit une nuisible irreverence. Ouy, et de celuy là, je requerroy sur tout la fidelité du silence.

Un Roy n'est pas à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre de l'ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il ne peut souffrir la liberté des parolles d'un amy, qui n'ont autre effort, que de luy pincer l'ouye: le reste de leur effect estant en sa main. Or il n'est aucune condition d'hommes, qui ait si grand besoing, que ceux-là, de vrais et libres advertissemens. Ils soustiennent une vie publique, et ont à agreer à l'opinion de tant de spectateurs, qui comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les divertit de leur route, ils se trouvent sans le sentir, engagez en la haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souvent, qu'ils eussent peu eviter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eust advisez et redressez à temps. Communement leurs favorits regardent à soy, plus qu'au maistre: Et il leur va de bon: d'autant qu'à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié, sont envers le souverain, en un rude et perilleux essay: De maniere, qu'il y fait besoin, non seulement beaucoup d'affection et de franchise, mais encore de courage.

En fin, toute ceste fricassee que je barbouille ici, n'est qu'un registre des essais de ma vie: qui est pour l'interne santé exemplaire assez, à prendre l'instruction à contrepoil. Mais quant a la santé corporelle, personne ne peut fournir d'experience plus utile que moy: qui la presente pure, nullement corrompue et alteree par art, et par opination. L'experience est proprement sur son fumier au subject de la medecine, où la raison luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque avoit vescu vingt ans, se devoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçavoir conduire sans medecine. Et le pouvoit avoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme un tres principal estude, l'estude de leur santé, adjoustoit, qu'il estoit malaisé, qu'un homme d'entendement, prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauvais. Si fait la medecine profession d'avoir tousjours l'experience pour touche de son operation. Ainsi Platon avoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l'entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu'il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit juger. C'est raison qu'ils prennent la verole, s'ils la veulent sçavoir penser. Vrayement je m'en fierois à celuy la. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d'un navire en toute seurté: Jettez-le à l'effect, il ne sçait par où s'y prendre: Ils font telle description de nos maux, que faict un trompette de ville, qui crie un cheval ou un chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant.

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