Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
Pour Dieu, que la medecine me face un jour quelque bon et perceptible secours, voir comme je crieray de bonne foy,
Tandem efficaci do manus scientiæ.
Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l'ame en santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n'en est-il point, qui tiennent moins ce qu'elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui font profession de ces arts entre nous, en monstrent moins les effects que tous autres hommes. On peut dire d'eux, pour le plus, qu'ils vendent les drogues medecinales: mais qu'ils soient medecins, cela ne peut on dire.
J'ay assez vescu, pour mettre en comte l'usage, qui m'a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: j'en ay faict l'essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souvenance me les fornira. Je n'ay point de façon, qui ne soit allee variant selon les accidents: Mais j'enregistre celles, que j'ay plus souvent veu en train: qui ont eu plus de possession en moy jusqu'à ceste heure. Ma forme de vie, est pareille en maladie comme en santé: mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me servent, et mesme breuvage. Je n'y adjouste du tout rien, que la moderation du plus et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estat accoustumé. Je voy que la maladie m'en desloge d'un costé: si je crois les medecins, ils m'en destourneront de l'autre: et par fortune, et par art, me voyla hors de ma routte. Je ne crois rien plus certainement que cecy: que je ne sçauroy estre offencé par l'usage des choses que j'ay si long temps accoustumees.
C'est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu'il luy plaist, elle peult tout en cela. C'est le breuvage de Circé, qui diversifie nostre nature, comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la craincte du serein, qui nous blesse si apparemment: et nos bateliers et nos paysans s'en moquent. Vous faites malade un Alleman, de le coucher sur un matelas: comme un Italien sur la plume, et un François sans rideau et sans feu. L'estomach d'un Espagnol, ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse.
Un Allemand me feit plaisir à Auguste, de combattre l'incommodité de nos fouyers, par ce mesme argument, dequoy nous nous servons ordinairement à condamner leurs poyles. Car à la verité, ceste chaleur croupie, et puis la senteur de ceste matiere reschauffée, dequoy ils sont composez, enteste la plus part de ceux qui n'y sont experimentez: moy non. Mais au demeurant, estant ceste chaleur egale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l'ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs, dequoy se comparer à la nostre. Que n'imitons nous l'architecture Romaine? Car on dit, que anciennement, le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors, et au pied d'icelles: d'où s'inspiroit la chaleur à tout de logis, par les tuyaux practiquez dans l'espais du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en devoient estre eschauffez. Ce que j'ay veu clairement signifié, je ne sçay où, en Seneque. Cestuy-cy, m'oyant louër les commoditez, et beautez de sa ville: qui le merite certes: commença à me plaindre, dequoy j'avois à m'en eslongner. Et dés premiers inconveniens qu'il m'allega, ce fut la poisanteur de teste, que m'apporteroient les cheminées ailleurs. Il avoit ouï faire ceste plainte à quelqu'un, et nous l'attachoit, estant privé par l'usage de l'appercevoir chez luy. Toute chaleur qui vient du feu, m'affoiblit et m'appesantit. Si disoit Evenus, que le meilleur condiment de la vie, estoit le feu. Je prens plustost toute autre façon d'eschaper au froid.
Nous craignons les vins au bas: en Portugal, ceste fumée est en delices, et est le breuvage des princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes et usances, qui sont non seulement incognues, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation.
Que ferons nous à ce peuple, qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité, si elle n'est d'aage competant? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les mettons en moule. Il y a bien pour luy, autre poix, de dire: je l'ay leu: que si vous dictes: je l'ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche, que la main des hommes: et qui sçay qu'on escript autant indiscretement qu'on parle: et qui estime ce siecle, comme un autre passé, j'allegue aussi volontiers un mien amy, que Aulugelle, et que Macrobe: et ce que j'ay veu, que ce qu'ils ont escrit. Et comme ils tiennent de la vertu, qu'elle n'est pas plus grande, pour estre plus longue: j'estime de mesme de la verité, que pour estre plus vieille, elle n'est pas plus sage. Je dis souvent que c'est pure sottise, qui nous fait courir apres les exemples estrangers et scholastiques: Leur fertilité est pareille à cette heure à celle du temps d'Homere et de Platon. Mais n'est-ce pas, que nous cherchons plus l'honneur de l'allegation, que la verité du discours? Comme si c'estoit plus d'emprunter, de la boutique de Vascosan, ou de Plantin, nos preuves, que de ce qui se voit en nostre village. Ou bien certes, que nous n'avons pas l'esprit, d'esplucher, et faire valoir, ce qui se passe devant nous, et le juger assez vifvement, pour le tirer en exemple. Car si nous disons, que l'authorité nous manque, pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos. D'autant qu'à mon advis, des plus ordinaires choses, et plus communes, et cognuës, si nous sçavions trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de nature, et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des actions humaines.
Or sur mon subject, laissant les exemples que je sçay par les livres: Et ce que dit Aristote d'Andron Argien, qu'il traversoit sans boire les arides sablons de la Lybie. Un gentil-homme qui s'est acquité dignement de plusieurs charges, disoit où j'estois, qu'il estoit allé de Madril à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il se porte vigoureusement pour son aage, et n'a rien d'extraordinaire en l'usage de sa vie, que cecy, d'estre deux ou trois mois, voire un an, ce m'a-il dit, sans boire. Il sent de l'alteration, mais il la laisse passer: et tient, que c'est un appetit qui s'alanguit aiséement de soy-mesme: et boit plus par caprice, que pour le besoing, ou pour le plaisir.
En voicy d'un autre. Il n'y a pas long temps, que je rencontray l'un des plus sçavans hommes de France, entre ceux de non mediocre fortune, estudiant au coin d'une sale, qu'on luy avoit rembarré de tapisserie: et autour de luy, un tabut de ses valets, plain de licence. Il me dit, et Seneque quasi autant de soy, qu'il faisoit son profit de ce tintamarre: comme si battu de ce bruict, il se ramenast et reserrast plus en soy, pour la contemplation, et que ceste tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant escholier à Padoüe, il eut son estude si long temps logé à la batterie des coches, et du tumulte de la place, qu'il se forma non seulement au mespris, mais à l'usage du bruit, pour le service de ses estudes. Socrates respondit à Alcibiades, s'estonnant comme il pouvoit porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme: Comme ceux, qui sont accoustumez à l'ordinaire bruit des rouës à puiser de l'eau. Je suis bien au contraire: j'ay l'esprit tendre et facile à prendre l'essor: Quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mousche l'assassine.
Seneque en sa jeunesse, ayant mordu chaudement, à l'exemple de Sextius, de ne manger chose, qui eust prins mort: s'en passoit dans un an, avec plaisir, comme il dit. Et s'en deporta seulement, pour n'estre soupçonné, d'emprunter ceste reigle d'aucunes religions nouvelles, qui la semoyent. Il print quand et quand des preceptes d'Attalus, de ne se coucher plus sur des loudiers, qui enfondrent: et employa jusqu'à la vieillesse ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l'usage de son temps, luy faict compter à rudesse, le nostre, nous le faict tenir à mollesse.
Regardez la difference du vivre de mes valets à bras, à la mienne: les Scythes et les Indes n'ont rien plus eslongné de ma force, et de ma forme. Je sçay, avoir retiré de l'aumosne, des enfans pour m'en servir, qui bien tost apres m'ont quicté et ma cuisine, et leur livrée: seulement, pour se rendre a leur premiere vie. Et en trouvay un, amassant depuis, des moules, emmy la voirie, pour son disner, que par priere, ny par menasse, je ne sçeu distraire de la saveur et douceur, qu'il trouvoit en l'indigence. Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: et, dit-on, leurs dignitez et ordres politiques. Ce sont effects de l'accoustumance: Elle nous peut duire, non seulement à telle forme qu'il luy plaist (pourtant, disent les sages, nous faut-il planter à la meilleure, qu'elle nous facilitera incontinent) mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus utile de ses apprentissages. La meilleure de mes complexions corporelles, c'est d'estre flexible et peu opiniastre. J'ay des inclinations plus propres et ordinaires, et plus aggreables, que d'autres: Mais avec bien peu d'effort, je m'en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Un jeune homme, doit troubler ses regles, pour esveiller sa vigueur: la garder de moisir et s'apoltronir: Et n'est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.