Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
Nous n'aurons pas faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle. Socrates en sera l'un. Car de ce qu'il m'en souvient, il parle environ en ce sens, aux juges qui deliberent de sa vie: J'ay peur, messieurs, si je vous prie de ne me faire mourir, que je m'enferre en la delation de mes accusateurs; qui est. Que je fais plus l'entendu que les autres; comme ayant quelque cognoissance plus cachee, des choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Je sçay que je n'ay ni frequenté, ny recogneu la mort, ni n'ay veu personne qui ait essayé ses qualitez, pour m'en instruire. Ceux qui la craignent presupposent la cognoistre: quant à moy, je ne sçay ny quelle elle est, ny quel il faict en l'autre monde. A l'avanture est la mort chose indifferente, à l'avanture desirable. Il est à croire pourtant, si c'est une transmigration d'une place à autre, qu'il y a de l'amendement, d'aller vivre avec tant de grands personnages trespassez: et d'estre exempt d'avoir plus affaire à juges iniques et corrompus: Si c'est un aneantissement de nostre estre, c'est encore amendement d'entrer en une longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de plus doux en la vie, qu'un repos et sommeil tranquille, et profond sans songes. Les choses que je sçay estre mauvaises, comme d'offencer son prochain, et desobeir au superieur, soit Dieu, soit homme, je les evite soigneusement: celles desquelles je ne sçay, si elles sont bonnes ou mauvaises, je ne les sçaurois craindre. Si je m'en vay mourir, et vous laisse en vie: les Dieux seuls voyent, à qui, de vous ou de moy, il en ira mieux. Parquoy pour mon regard, vous en ordonnerez, comme il vous plaira. Mais selon ma façon de conseiller les choses justes et utiles, je dy bien, que pour vostre conscience vous ferez mieux de m'eslargir, si vous ne voyez plus avant que moy en ma cause. Et jugeant selon mes actions passees, et publiques, et privees, selon mes intentions, et selon le profit, que tirent tous les jours de ma conversation tant de nos citoyens, jeunes et vieux, et le fruit, que je vous fay à tous, vous ne pouvez duëment vous descharger envers mon merite, qu'en ordonnant, que je sois nourry, attendu ma pauvreté, au Prytanee, aux despens publiques: ce que souvent je vous ay veu à moindre raison, octroyer à d'autres. Ne prenez pas à obstination ou desdaing, que, suyvant la coustume, je n'aille vous suppliant et esmouvant à commiseration. J'ay des amis et des parents, n'estant, comme dict Homere, engendré ny de bois, ny de pierre non plus que les autres: capables de se presenter, avec des larmes, et le dueiclass="underline" et ay trois enfans esplorez, dequoy vous tirer à pitié. Mais je feroy honte à nostre ville, en l'aage que je suis, et en telle reputation de sagesse, que m'en voyci en prevention, de m'aller desmettre à si lasches contenances. Que diroit-on des autres Atheniens? J'ay tousjours admonnesté ceux qui m'ont ouy parler, de ne racheter leur vie, par une action deshonneste. Et aux guerres de mon pays à Amphipolis, à Potidee, à Delie, et autres où je me suis trouvé, j'ay montré par effect, combien j'estoy loing de garentir ma seureté par ma honte. D'avantage j'interesserois vostre devoir, et vous convierois à choses laydes: car ce n'est pas à mes prieres de vous persuader: c'est aux raisons pures et solides de la justice. Vous avez juré aux Dieux d'ainsi vous maintenir. Il sembleroit, que je vous vousisse soupçonner et recriminer, de ne croire pas, qu'il y en aye. Et moy mesme tesmoigneroy contre moy, de ne croire point en eux, comme je doy: me deffiant de leur conduicte, et ne remettant purement en leurs mains mon affaire. Je m'y fie du tout: et tiens pour certain, qu'ils feront en cecy, selon qu'il sera plus propre à vous et à moy. Les gens de bien ny vivans, ny morts, n'ont aucunement à se craindre des Dieux.
Voyla pas un playdoyé puerile, d'une hauteur inimaginable, et employé en quelle necessité? Vrayement ce fut raison, qu'il le preferast à celuy, que ce grand Orateur Lysias, avoit mis par escrit pour luy: excellemment façonné au stile judiciaire: mais indigne d'un si noble crimineclass="underline" Eust on ouï de la bouche de Socrates une voix suppliante? ceste superbe vertu, eust elle calé, au plus fort de sa montre? Et sa riche et puissante nature, eust elle commis à l'art sa defense: et en son plus haut essay, renoncé à la verité et naïveté, ornemens de son parler, pour se parer du fard, des figures, et feintes, d'une oraison apprinse? Il feit tressagement, et selon luy, de ne corrompre une teneur de vie incorruptible, et une si saincte image de l'humaine forme, pour allonger d'un an sa decrepitude: et trahir l'immortelle memoire de ceste fin glorieuse. Il devoit sa vie, non pas à soy, mais à l'exemple du monde. Seroit ce pas dommage publique, qu'il l'eust achevee d'une oysive et obscure façon?
Certes une si nonchallante et molle consideration de sa mort, meritoit que la posterité la considerast d'autant plus pour luy: Ce qu'elle fit. Et il n'y a rien en la justice si juste, que ce que la fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens eurent en telle abomination ceux, qui en avoient esté cause, qu'on les fuyoit comme personnes excommuniees: On tenoit pollu tout ce, à quoy ils avoient touché: personne à l'estuve ne lavoit avec eux, personne ne les saluoit ni accointoit: si qu'en fin ne pouvant plus porter ceste haine publique, ils se pendirent eux mesmes.
Si quelqu'un estime, que parmy tant d'autres exemples que j'avois à choisir pour le service de mon propos, és dits de Socrates, j'aye mal trié cestuy-cy: et qu'il juge, ce discours estre eslevé au dessus des opinions communes: Je l'ay faict à escient: car je juge autrement: Et tiens que c'est un discours, en rang, et en naïfveté bien plus arriere, et plus bas, que les opinions communes. Il represente en une hardiesse inartificielle et securité enfantine la pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est croyable, que nous avons naturellement crainte de la douleur; mais non de la mort, à cause d'elle. C'est une partie de nostre estre, non moins essentielle que le vivre. A quoy faire, nous en auroit nature engendré la haine et l'horreur, veu qu'elle luy tient rang de tres-grande utilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages? Et qu'en cette republique universelle, elle sert plus de naissance et d'augmentation, que de perte ou ruyne:
sic rerum summa novatur:
mille, animas una necata dedit.
La deffaillance d'une vie, est le passage à mille autres vies. Nature a empreint aux bestes, le soing d'elles et de leur conservation. Elles vont jusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et blesser: que nous les enchevestrions et battions, accidents subjects à leur sens et experience: Mais que nous les tuions, elles ne le peuvent craindre, ny n'ont la faculté d'imaginer et conclurre la mort. Si dit-on encore qu'on les void, non seulement la souffrir gayement: la plus-part des chevaux hannissent en mourant, les cygnes la chantent: Mais de plus, la rechercher à leur besoing; comme portent plusieurs exemples des elephans.
Outre ce, la façon d'argumenter, de laquelle se sert icy Socrates, est-elle pas admirable esgallement, en simplicité et en vehemence? Vrayment il est bien plus aisé, de parler comme Aristote, et vivre comme Cæsar, qu'il n'est aisé de parler et vivre comme Socrates. Là, loge l'extreme degré de perfection et de difficulté: l'art n'y peut joindre. Or nos facultez ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons, ny ne les cognoissons: nous nous investissons de celles d'autruy, et laissons chomer les nostres.
Comme quelqu'un pourroit dire de moy: quej'ay seulement faict icy un amas de fleurs estrangeres, n'y ayant fourny du mien, que le filet à les lier. Certes j'ay donné à l'opinion publique, que ces parements empruntez m'accompaignent: mais je n'entends pas qu'ils me couvrent, et qu'ils me cachent: c'est le rebours de mon dessein. Qui ne veux faire montre que du mien et de ce qui est mien par nature: Et si je m'en fusse creu, à tout hazard, j'eusse parlé tout fin seul. Je m'en charge de plus fort, tous les jours, outre ma proposition et ma forme premiere, sur la fantasie du siecle: et par oisiveté. S'il me messied à moy, comme je le croy, n'importe: il peut estre utile à quelque autre. Tel allegue Platon et Homere, qui ne les vid onques: et moy, ay prins des lieux assez, ailleurs qu'en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres, autour de moy, en ce lieu où j'escris, j'emprunteray presentement s'il me plaist, d'une douzaine de tels ravaudeurs, gens que je ne fueillette guere, dequoy esmailler le traicté de la Physionomie. Il ne faut que l'epitre liminaire d'un Allemand pour me farcir d'allegations: et nous allons quester par là une friande gloire, à piper le sot monde.
Ces pastissages de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur estude, ne servent guere qu'à subjects communs: et servent à nous montrer, non à nous conduire: ridicule fruict de la science, que Socrates exagite si plaisamment contre Euthydemus. J'ay veu faire des livres de choses, ny jamais estudiées ny entenduës: l'autheur commettant à divers de ses amis sçavants, la recherche de cette-cy, et de cette autre matiere, à le bastir: se contentant pour sa part, d'en avoir projetté le dessein, et lié pat son industrie, ce fagot de provisions incogneuës: au moins est sien l'ancre, et le papier. Cela, c'est achetter, ou emprunter un livre, non pas le faire. C'est apprendre aux hommes, non qu'on sçait faire un livre, mais, ce dequoy ils pouvoient estre en doute, qu'on ne le sçait pas faire. Un President se ventoit où j'estois, d'avoir amoncelé deux cens tant de lieux estrangers, en un sien arrest presidentaclass="underline" En le preschant, il effaçoit la gloire qu'on luy en donnoit. Pusillanime et absurde venterie à mon gré, pour un tel subject et telle personne. Je fais le contraire: et parmy tant d'emprunts, suis bien aise d'en pouvoir desrober quelqu'un: le desguisant et difformant à nouveau service. Au hazard, que je laisse dire, que c'est par faute d'avoir entendu son naturel usage, je luy donne quelque particuliere adresse de ma main, à ce qu'il en soit d'autant moins purement estranger. Ceux-cy mettent leurs larrecins en parade et en conte. Aussi ont-ils plus de credit aux loix que moy. Nous autres naturalistes, estimons, qu'il y aye grande et incomparable preference, de l'honneur de l'invention, à l'honneur de l'allegation.
Si j'eusse voulu parler par science, j'eusse parlé plustost. J'eusse escrit du temps plus voisin de mes estudes, que j'avois plus d'esprit et de memoire. Et me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là, qu'à cettuy-cy, si j'eusse voulu faire mestier d'escrire. Et quoy, si cette faveur gratieuse, que la fortune m'a n'aguere offerte par l'entremise de cet ouvrage, m'eust peu rencontrer en telle saison au lieu de celle-cy; où elle est egallement desirable à posseder, et preste à perdre? Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont perdu par moitié, à mon advis, d'avoir refusé de se mettre au jour, à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses deffaux, comme la verdeur, et pires: Et autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne, qu'à toute autre. Quiconque met sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s'il espere en espreindre des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resveur et l'assoupy. Nostre esprit se constipe et s'espessit en vieillissant. Je dis pompeusement et opulemment l'ignorance, et dis la science maigrement et piteusement. Accessoirement cette-cy, et accidentalement: celle-là expressément, et principallement. Et ne traicte à poinct nommé de rien, que du rien: ny d'aucune science, que de celle de l'inscience. J'ay choisi le temps, où ma vie, que j'ay à peindre, je l'ay toute devant moy: ce qui en reste, tient plus de la mort. Et de ma mort seulement, si je la rencontrois babillarde, comme font d'autres, donrois-je encores volontiers advis au peuple, en deslogeant.