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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Tout cecy me faict souvenir de ces anciennes opinions: Qu'il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros; et injustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire justice és grandes: Que l'humaine justice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle, tout ce qui est utile est aussi juste et honneste: Et de ce que tiennent les Stoïciens, que nature mesme procede contre justice, en la plus-part de ses ouvrages. Et de ce que tiennent les Cyrenaïques, qu'il n'y a rien juste de soy: que les coustumes et loix forment la justice. Et les Theodoriens, qui trouvent juste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s'il cognoist qu'elle luy soit profitable.

Il n'y a remede: J'en suis là, comme Alcibiades, que je ne me representeray jamais, que je puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma vie, depende de l'industrie et soing de mon procureur, plus que de mon innocence. Je me hazarderois à une telle justice, qui me recogneust du bien faict, comme du mal faict: où j'eusse autant à esperer, qu'à craindre. L'indemnité n'est pas monnoye suffisante, à un homme qui faict mieux. que de ne faillir point. Nostre justice ne nous presente que l'une de ses mains; et encore la gauche: Quiconque il soit, il en sort avecques perte.

En la Chine, duquel Royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d'excellence: et duquel l'histoire m'apprend, combien le monde est plus ample et plus divers, que ny les anciens, ny nous, ne penetrons: les officiers deputez par le Prince, pour visiter l'estat de ses provinces, comme ils punissent ceux, qui malversent en leur charge, il remunerent aussi de pure liberalité, ceux qui s'y sont bien portez outre la commune sorte, et outre la necessité de leur devoir: on s'y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir: ny simplement pour estre payé, mais pour y estre estrené.

Nul juge n'a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme juge, pour quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou civile. Nulle prison m'a receu, non pas seulement pour m'y promener. L'imagination m'en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante. Je suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l'accez de quelque coin des Indes, j'en vivrois aucunement plus mal à mon aise. Et tant que je trouveray terre, ou air ouvert ailleurs, je ne croupiray en lieu, oú il me faille cacher. Mon Dieu, que mal pourroy-je souffrir la condition, où je vois tant de gens, clouez à un quartier de ce Royaume, privez de l'entrée des villes principalles, et des courts, et de l'usage des chemins publics, pour avoir querellé nos loix. Si celles que je sers, me menassoient seulement le bout du doigt, je m'en irois incontinent en trouver d'autres, où que ce fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles où nous sommes, s'employe à ce, qu'elles n'interrompent ma liberté d'aller et venir.

Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu'elles sont justes, mais par ce qu'elles sont loix. C'est le fondement mystique de leur authorité: elles n'en ont point d'autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faictes par des sots. Plus souvent par des gens, qui en haine d'equalité ont faute d'equité: Mais tousjours par des hommes, autheurs vains et irresolus.

Il n'est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu'elles sont justes, ne leur obeyt pas justement par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption, qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement est si trouble, et inconstant, qu'il excuse aucunement, et la desobeissance, et le vice de l'interpretation, de l'administration, et de l'observation. Quel que soit donq le fruict que nous pouvons avoir de l'experience, à peine servira beaucoup à nostre institution, celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre profit, de celle, que nous avons de nous mesme, qui nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce qu'il nous faut.

Je m'estudie plus qu'autre subject. C'est ma metaphysique, c'est ma physique.

Qua Deus hanc mundi temperet arte domum,

Qua venit exoriens, qua defecit, unde coactis

Cornibus in plenum menstrua luna redit:

Unde salo superant venti, quid flamine captet

Eurus, et in nubes unde perennis aqua.

Sit ventura dies mundi quæ subruat arces.

Quærite quos agitat mundi labor.

En ceste université, je me laisse ignoramment et negligemment manier à la loy generale du monde. Je la sçauray assez, quand je la sentiray. Ma science ne luy peut faire changer de routte. Elle ne se diversifiera pas pour moy: c'est folie de l'esperer. Et plus grande folie, de s'en mettre en peine: puis qu'elle est necessairement semblable, publique, et commune.

La bonté et capacité du gouverneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de gouvernement.

Les inquisitions et contemplations Philosophiques, ne servent que d'aliment à nostre curiosité. Les Philosophes, avec grande raison, nous renvoyent aux regles de nature: Mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué: d'où naissent tant de divers pourtraits d'un subject si uniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse, robuste et pompeuse, comme celle de leur invention: mais à l'advenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que l'autre dit: en celuy, qui a l'heur, de sçavoir l'employer naïvement et ordonnément: c'est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à nature, c'est s'y commettre le plus sagement. O que c'est un doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une teste bien faicte.

J'aymerois mieux m'entendre bien en moy, qu'en Ciceron. De l'experience que j'ay de moy, je trouve assez dequoy me faire sage, si j'estoy bon escholier. Qui remet en sa memoire l'excez de sa cholere passee, et jusques où ceste fievre l'emporta, voit la laideur de ceste passion, mieux que dans Aristote, et en conçoit une haine plus juste. Qui se souvient des maux qu'il a couru, de ceux qui l'ont menassé, des legeres occasions qui l'ont remué d'un estat à autre, se prepare par là, aux mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. La vie de Cæsar n'a point plus d'exemple, que la nostre pour nous: Et emperiere, et populaire: c'est tousjours une vie, que tous accidents humains regardent. Escoutons y seulement: nous nous disons, tout ce, dequoy nous avons principalement besoing. Qui se souvient de s'estre tant et tant de fois mesconté de son propre jugement: est-il pas un sot, de n'en entrer pour jamais en deffiance? Quand je me trouve convaincu par la raison d'autruy, d'une opinion fauce; je n'apprens pas tant, ce qu'il m'a dit de nouveau, et ceste ignorance particuliere: ce seroit peu d'acquest: comme en general j'apprens ma debilité, et la trahison de mon entendement: d'où je tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres erreurs, je fais de mesme: et sens de ceste reigle grande utilité à la vie. Je ne regarde pas l'espece et l'individu, comme une pierre où j'aye bronché: J'apprens à craindre mon alleure par tout, et m'attens à la reigler. D'apprendre qu'on a dit ou fait une sottise, ce n'est rien que cela. Il faut apprendre, qu'on n'est qu'un sot. Instruction bien plus ample, et importante. Les faux pas, que ma memoire m'a fait si souvent, lors mesme qu'elle s'asseure le plus de soy, ne se sont pas inutilement perduz: Elle a beau me jurer à ceste heure et m'asseurer: je secoüe les oreilles: la premiere opposition qu'on faict a son tesmoignage, me met en suspens. Et n'oserois me fier d'elle, en chose de poix: ny la garentir sur le faict d'autruy. Et n'estoit, que ce que je fay par faute de memoire, les autres le font encore plus souvent, par faute de foy, je prendrois tousjours en chose de faict, la verité de la bouche d'un autre, plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et circonstances des passions qui le regentent, comme j'ay faict de celle à qui j'estois tombé en partage: il les verroit venir: et rallentiroit un peu leur impetuosité et leur course: Elles ne nous sautent pas tousjours au collet d'un prinsault, il y a de la menasse et des degrez.

Fluctus uti prim coepit cum albescere ponto,

Paulatim sese tollit mare, et altius undas

Erigit, inde imo consurgit ad æthera fundo.

Le jugement tient chez moy un siege magistral, au moins il s'en efforce soigneusement: Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine et l'amitié, voire et celle que je me porte à moy mesme, sans s'en alterer et corrompre. S'il ne peut reformer les autres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son jeu à part.

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