Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
Socrates a esté un exemplaire parfaict en toutes grandes qualitez: J'ay despit, qu'il eust rencontré un corps si disgratié, comme ils disent, et si disconvenable à la beauté de son ame. Luy si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit injustice. Il n'est rien plus vray-semblable, que la conformité et relation du corps à l'esprit. Ipsi animi, magni refert, quali in corpore locati sint: multa enim è corpore existunt, quæ acuant mentem: multa, quæ obtundant. Cettuy-cy parle d'une laideur desnaturée, et difformité de membres: mais nous appellons laideur aussi, une mesavenance au premier regard, qui loge principallement au visage: et nous desgoute par le teint, une tache, une rude contenance, par quelque cause souvent inexplicable, en des membres pourtant bien ordonnez et entiers. La laideur, qui revestoit une ame tres-belle en la Boittie, estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui est toutesfois la plus imperieuse, est de moindre prejudice à l'estat de l'esprit: et a peus de certitude en l'opinion des hommes. L'autre, qui d'un plus propre nom, s'appelle difformité plus substantielle, porte plus volontiers coup jusques au dedans. Non pas tout soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé, montre l'interieure forme du pied.
Comme Socrates disoit de la sienne, qu'elle en accusoit justement, autant en son ame, s'il ne l'eust corrigée par institution. Mais en le disant, je tiens qu'il se mocquoit, suivant son usage: et jamais ame si excellente, ne se fit elle-mesme.
Je ne puis dire assez souvent, combien j'estime la beauté, qualité puissante et advantageuse. Il l'appelloit, une courte tyrannie: Et Platon, le privilege de nature. Nous n'en avons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes: Elle se presente au devant: seduict et preoccupe nostre jugement, avec grande authorité et merveilleuse impression. Phryne perdoit sa cause, entre les mains d'un excellent Advocat, si, ouvrant sa robbe, elle n'eust corrompu ses juges, par l'esclat de sa beauté. Et je trouve, que Cyrus, Alexandre, Cæsar, ces trois maistres du monde, ne l'ont pas oubliée à faire leurs grands affaires. Non a pas le premier Scipion. Un mesme mot embrasse en Grec le bel et le bon. Et le S. Esprit appelle souvent bons, ceux qu'il veut dire beaux. Je maintiendroy volontiers le rang des biens, selon que portoit la chanson, que Platon dit avoir esté triviale, prinse de quelque ancien Poëte: La santé, la beauté, la richesse. Aristote dit, appartenir aux beaux, le droict de commander: et quand il en est, de qui la beauté approche celle des images des Dieux, que la veneration leur est pareillement deuë. A celuy qui luy demandoit, pourquoy plus long temps, et plus souvent, on hantoit les beaux: Cette demande, feit-il, n'appartient à estre faicte, que par un aveugle. La plus-part et les plus grands Philosophes, payerent leur escholage, et acquirent la sagesse, par l'entremise et faveur de leur beauté.
Non seulement aux hommes qui me servent, mais aux bestes aussi, je la considere à deux doigts pres de la bonté. Si me semble-il, que ce traict et façon de visage, et ces lineaments, par lesquels on argumente aucunes complexions internes, et nos fortunes à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement, soubs le chapitre de beauté et de laideur: Non plus que toute bonne odeur, et serenité d'air, n'en promet pas la santé: ny toute espesseur et puanteur, l'infection, en temps pestilent. Ceux qui accusent les dames, de contre-dire leur beauté par leurs moeurs, ne rencontrent pas tousjours. Car en une face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance: Comme au rebours, j'ay leu par fois entre deux beaux yeux, des menasses d'une nature maligne et dangereuse. Il y a des physionomies favorables: et en une presse d'ennemis victorieux, vous choisirez incontinent parmy des hommes incogneus, l'un plustost que l'autre, à qui vous rendre et fier vostre vie: et non proprement par la consideration de la beauté.
C'est une foible garantie que la mine, toutesfois elle a quelque consideration. Et si j'avois à les foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et trahissent les promesses que nature leur avoit plantées au front. Je punirois plus aigrement la malice, en une apparence debonnaire. Il semble qu'il y ait aucuns visages heureux, d'autres mal-encontreux: Et crois, qu'il y a quelque art, à distinguer les visages debonnaires des niais, les severes des rudes, les malicieux des chagrins, les desdaigneux des melancholiques, et telles autres qualitez voisines. Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a d'autres douces, et encores au delà, fades. D'en prognostiquer les avantures futures; ce sont matieres que je laisse indecises.
J'ay pris, comme j'ay dict ailleurs, bien simplement et cruëment, pour mon regard, ce precepte ancien: Que nous ne sçaurions faillir à suivre nature: que le souverain precepte, c'est de se conformer à elle. Je n'ay pas corrigé comme Socrates, par la force de la raison, mes complexions naturelles: et n'ay aucunement troublé par art, mon inclination. Je me laisse aller, comme je suis venu. Je ne combats rien. Mes deux maistresses pieces vivent de leur grace en paix et bon accord: mais le laict de ma nourrice a esté, Dieu mercy, mediocrement sain et temperé.
Diray-je cecy en passant: que je voy tenir en plus de prix qu'elle ne vaut, qui est seule quasi en usage entre nous, certaine image de preud'hommie scholastique, serve des preceptes, contraincte soubs l'esperance et la crainte? Je l'aime telle que loix et religions, non facent, mais parfacent, et authorisent: qui se sente dequoy se soustenir sans aide: née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison universelle, empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison, qui redresse Socrates de son vicieux ply, le rend obeïssant aux hommes et aux Dieux, qui commandent en sa ville: courageux en la mort, non parce que son ame est immortelle, mais parce qu'il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu'ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples, la religieuse creance suffire seule, et sans les moeurs, à contenter la divine justice. L'usage nous faict veoir, une distinction enorme, entre la devotion et la conscience.
J'ay une apparence favorable, et en forme et en interpretation.
Quid dixi habere me? Imo habui Chreme :
Heu tantum attriti corporis ossa vides.
Et qui faict une contraire montre à celle de Socrates. Il m'est souvent advenu, que sur le simple credit de ma presence, et de mon air, des personnes qui n'avoient aucune cognoissance de moy, s'y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes. Et en ay tiré és païs estrangers des faveurs singulieres et rares. Mais ces deux experiences, valent à l'avanture, que je les recite particulierement.
Un quidam delibera de surprendre ma maison et moy. Son art fut, d'arriver seul à ma porte, et d'en presser un peu instamment l'entrée. Je le cognoissois de nom, et avois occasion de me fier de luy, comme de mon voisin et aucunement mon allié. Je luy fis ouvrir comme je fais à chacun. Le voicy tout effroyé, son cheval hors d'haleine, fort harassé. Il m'entretint de cette fable: Qu'il venoit d'estre rencontré à une demie liuë de là, par un sien ennemy, lequel je cognoissois aussi, et avois ouy parler de leur querelle: que cet ennemy luy avoit merveilleusement chaussé les esperons: et qu'ayant esté surpris en desarroy et plus foible en nombre, il s'estoit jetté à ma porte à sauveté. Qu'il estoit en grand peine de ses gens, lesquels il disoit tenir pour morts ou prins. J'essayay tout naïfvement de le conforter, asseurer, et refreschir. Tantost apres, voila quatre ou cinq de ses soldats, qui se presentent en mesme contenance, et effroy, pour entrer: et puis d'autres, et d'autres encores apres, bien equippez, et bien armez: jusques à vingt cinq ou trante, feignants avoir leur ennemy aux talons. Ce mystere commençoit à taster mon soupçon. Je n'ignorois pas en quel siecle je vivois, combien ma maison pouvoit estre enviée, et avois plusieurs exemples d'autres de ma cognoissance, à qui il estoit mes-advenu de mesme. Tant y a, que trouvant qu'il n'y avoit point d'acquest d'avoir commencé à faire plaisir, si je n'achevois, et ne pouvant me deffaire sans tout rompre; je me laissay aller au party le plus naturel et le plus simple; comme je fais tousjours: commendant qu'ils entrassent. Aussi à la verité, je suis peu deffiant et soupçonneux de ma nature. Je panche volontiers vers l'excuse, et l'interpretation plus douce. Je prens les hommes selon le commun ordre, et ne croy pas ces inclinations perverses et desnaturées, si je n'y suis forcé par grand tesmoignage; non plus que les monstres et miracles. Et suis homme en outre, qui me commets volontiers à la fortune, et me laisse aller à corps perdu, entre ses bras: Dequoy jusques à cette heure j'ay eu plus d'occasion de me louër, que de me plaindre: Et l'ay trouvée et plus avisée, et plus amie de mes affaires, que je ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut justement nommer la conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là mesmes, posez, que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu'il ne nous appartient. Pourtant fourvoyent si souvent nos desseins. Il est envieux de l'estenduë, que nous attribuons aux droicts de l'humaine prudence, au prejudice des siens. Et nous les racourcit d'autant plus, que nous les amplifions.