Les Habits Noirs Tome VIII - La Bande Cadet
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #8
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VIII - La Bande Cadet». Краткое содержание книги:
Cadet-l’Amour lui piqua légèrement la nuque.
– On te dit que ce n’est pas fini, murmura-t-il, c’est une ficelle que je veux pour mon expérience de la rage. Bouge pas!
Le cordon du sac, noué de court, avait deux grands bouts qui pendaient. L’Amour les trancha tous les deux et les réunit en une sorte de fouet qu’il attacha à l’extrémité de son rotin, disant:
– Eh! Clément! tu n’as pas de patience pour un sou. Regarde-moi ça, on va s’amuser, maintenant, nous deux.
En même temps, il cingla un petit coup sec qui blessa l’œil droit du Manchot. Celui-ci grogna sous son bâillon; l’Amour redoubla. Il ne frappait pas fort et expliquait son plan bonnement.
– J’ai vu des chevaux, racontait-il, qu’une seule mouche rendait fous. Je n’ai pas eu bonne chance ce soir, comprends-tu, vieille, il fallait que j’aie un peu d’agrément: moi, j’aime ça, que veux-tu! Ah! tu clabaudes, bibi! Ah! tu ne veux plus faire ton état! Il y en a pourtant de la besogne en train! M. le prince de Souzay, cette belle petite chérie de Clotilde, ce bêta d’Échalot… fais signe si tu demandes grâce.
Tout en parlant, il avait continué de fouetter la figure du Manchot qui avait gardé d’abord une immobilité stoïque, mais qui commençait à se tordre dans son sac.
Le cou du malheureux gonflait ses vertèbres comme des cordes, et le sang lui montait dans les yeux.
– Tu es un entêté! reprit l’Amour, si je me fâche, gare à toi. On commence tranquillement, on finit par mousser, c’est dans la nature… Si tu demandes grâce, fais signe!
Le fouet claquait maintenant en labourant les joues excoriées, les deux yeux n’étaient plus qu’une plaie où un regard brûlait.
L’Amour frappait de plus fort en plus fort, une sorte de volupté ivre et féroce pâlissait la grimace de ses traits. Ses paupières rouges sous son front blême s’enflaient comme les pendeloques qui sont au cou des dindons.
Il suait à ruisseaux, il ôta sa houppelande.
Ce qu’on voyait du Manchot n’était plus qu’une masse violacée où les cheveux collaient à du sang mais le regard brûlait toujours là-dedans.
– Fais signe! fais signe! radotait l’Amour avec folie sans plus savoir ce qu’il disait. Tant que tu n’auras pas fait signe, j’irai!
Ils écumaient tous deux, l’un noir, par-dessus son bâillon, l’autre livide, et le regard du patient, ce terrible regard qui flambait dans le sang ne se baissait pas.
L’Amour saisit le rotin à deux mains; il dansait frénétiquement sur ses maigres jambes, il se mit à assommer, grondant:
– La rage! je vois ça dans ses yeux, il a la rage! Et moi aussi, la rage! La rage! Nous sommes enragés tous les deux!
Le gourdin se brisa. L’Amour sauta sur le sac, qu’il piétina. Le Manchot frétillait horriblement, et rien ne peut figurer les hurlements étranglés que le bâillon renfonçait dans sa gorge. Le bâillon se détacha enfin, mais Clément ne pouvait plus crier.
Et Cadet-l’Amour tomba épuisé, la face tout contre celle de sa victime, dont les mâchoires s’ouvrirent convulsivement pour le mordre. Les deux langues vibraient, gourmandes de rouge: l’Amour riait et Clément pleurait des larmes écarlates.
Ils restèrent ainsi du temps, comme deux hyènes à demi mortes qui voudraient se dévorer.
Puis l’Amour se souleva sur ses mains, fasciné par ce regard entêté qui lui faisait peur: le regard de la haine immortelle.
– Je t’en ai trop fait, grommela-t-il, un petit peu trop. On s’échauffe, quoi! Tu me tuerais… attends voir!
Lentement il parvint à monter sur le sac et s’y tint à califourchon. Le grand couteau brilla de nouveau dans sa main qui tremblait.
Le Manchot ne bougeait plus.
Rien ne vivait en lui que ce terrible regard…
L’Amour tâta la toile et palpa le corps au travers. Il choisit avec soin la place favorable, puis le couteau, violemment appuyé, disparut, manche et tout.
Le regard de Clément persista, mais sa tête se renversa dans la boue, faite de poussière et de sang.
L’Amour essuya minutieusement la lame de son outil à la toile du sac, et dit en remettant sa houppelande:
– Il tenait dur!
Ce fut tout. On entendit bientôt son pas pénible qui se perdait dans l’escalier.
Quand le dernier écho de ce pas s’éteignit, un autre bruit très faible se fit du côté de la porte. Quelqu’un montait à l’échelle doucement.
Une tête blonde et frisée se montra bientôt sur le seuil.
Le Manchot se redressa tout roide sur son séant, et la tête blonde recula, tant le spectacle était hideux.
C’était un jeune homme vêtu en ouvrier, à l’œil vif, à la figure intelligente et hardie.
Malgré sa taille frêle, il semblait fort et surtout agile.
Revenant sur son premier mouvement, il traversa le galetas en deux enjambées et demanda:
– Qui vous a mis en cet état, Manchot?
L’autre ne pouvait pas répondre. Il montra la bouteille à demi vide que la lutte avait roulée, mais sans la briser.
Le jeune homme, entrouvrant les lèvres convulsivement serrées du supplicié, y introduisit le goulot. Clément but avec avidité, puis il dit d’une voix rude, mais forte encore:
– Merci bien, monsieur Pistolet. Vous entendiez donc de chez vous?
– Je n’ai pas entendu assez vite, à ce qu’il paraît, mon pauvre garçon. Dans quel état vous voilà!
– Détachez-moi, si c’est un effet de votre bonté, pour voir ce qu’il m’a fait avec son couteau.
Le jeune homme dénoua les cordons. Clément sortit son bras gauche du sac et dit avec un râle de haine:
– Si j’avais eu ça dehors!…
En même temps, il fit effort pour repousser la toile et découvrir sa poitrine; mais son corps, endolori de partout, refusa de se mouvoir, il fallut trancher le sac.
Au côté gauche de la poitrine, il y avait une large plaie, ou plutôt une énorme écorchure qui glissait en dehors des côtes.
– Il avait visé au cœur! prononça tout bas Clément.
– Qui? demanda le jeune homme.
Clément se mit à rire, et c’était effrayant à voir le rire de cette figure pelée à vif qui ressemblait à un énorme ulcère.
– Je vous dirai tout, monsieur Pistolet, répondit cette fois le Manchot, quoiqu’ils disent que vous êtes un mouchard. C’est un quelqu’un qui a une botte de noms: Tupinier, le marbrier, la Maillotte, le marquis, Cadet-l’Amour, Mme Jaffret… et qui sait l’autre qu’il portera demain? Mais ce sera son dernier nom celui-là! Il a voulu me donner la rage et il n’a pas manqué son coup. Pour le moment, j’ai idée de lui manger le cœur, tout uniment, mais je n’ai pas encore eu le temps de chercher: on trouvera mieux que ça, et je m’en charge!
IX Robe de taffetas
Échalot, resté seul dans sa cabine, après le départ de Cadet-l’Amour, semblait avoir grandi de plusieurs pouces. Il plongea sa main gauche dans la poche percée de sa robe de chambre en guenilles et planta l’autre sur sa hanche.
– Tableau! dit-il. Je représente la fermentation de mes pensées diverses à l’intérieur de mon intelligence, au moment où je vois le mystère casser sa coque et grandir à la hauteur des arbres les plus beaux de la forêt vierge qu’ils abritent sous leur ombrage! J’aimerais mieux posséder le secret d’une famille tranquille et retirée dans son ancien manoir à la campagne, au lieu d’être mélangé tout à coup dans les suites d’une grande machine à décors, comme le vieux Francesco au troisième acte du Faux Ermite de l’Etna. C’est dangereux, quoique avantageux! Et ça devrait engager la jeunesse par mon exemple à la bonne conduite et tranquillité, puisque, à la longue, me voilà qui vas profiter d’un tas de canailleries sans avoir jamais manqué à l’honneur!