La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– C'est impossible ! s'écria-t-elle de toutes ses forces, refusant la réalité. Delphine, était-ce bien elle ?
– Elle était différente, peut-être. Un autre visage, d'autres traits... Des cheveux d'une autre couleur... mais cela s'obtient facilement... et édifiés d'après l'artifice d'une mode... une mode qui ne lui va pas. Très différente. Elle est moins belle... semble plus âgée...
– Vous voyez ?
– Mais son regard, c'est le même, son sourire, ses manières et elle me regardait... J'étais aussi paralysée qu'un lapin sous le regard d'un serpent. Elle est passée près de moi, dans la foule, avec son escorte, toujours souriante, et elle m'a dit sans que personne puisse l'entendre : « Ce soir, tu mourras !... », en me fixant au visage et sans presque remuer les lèvres.
– Avez-vous vraiment entendu ces paroles ? reconnu sa voix ?
Delphine soupira et ferma les yeux d'un air las.
– J'en répondrais devant Dieu. Et son regard me le disait. Alors, me souvenant de son habileté et de la promptitude avec laquelle elle frappait, j'ai compris que je ne devais pas lui donner une seule chance de me retrouver, le soir venu, lorsqu'elle m'enverrait ses tueurs. Québec est une trappe close ; je devais fuir dans l'instant même si je voulais lui échapper.
« Profitant du brouhaha de l'arrivée, je me jetai dans une chaloupe qui, peu après, me mena avec d'autres passagers à un petit navire qui descendait vers Tadoussac. Il partit à la marée suivante et l'équipage, qui avait retardé son départ afin d'assister à l'arrivée de ce navire officiel, qui amenait le gouverneur et des fonctionnaires du roi, et qui était fort intéressé par les nouvelles qu'on en avait reçues, ne prit pas garde à ma présence. Et...
Elle s'interrompit, parut s'affaiblir.
– Et, me voici, acheva-t-elle. Me voici perdue, mourante, après ce terrible voyage. Au début, je n'avais aucune notion de l'endroit où pourrait me mener cette chaloupe. Seulement fuir, m'éloigner aussi loin que possible de Québec... avant le soir. Puis, peu à peu, une idée s'est imposée à moi. Vous rejoindre vous parce que vous étiez la seule... la seule qui pouvez me comprendre, me croire.
Elle se tut et un long frisson la secoua derechef.
– Mais, ma pauvre Delphine, dit Angélique en ménageant ses mots, ne craignez-vous pas d'avoir cédé à une impulsion, une impression trop hâtives. Cette personne se trouvait parmi les nouveaux venus, beaucoup de visages étrangers. On sait ce que c'est que le brouhaha qui accompagne l'arrivée des navires. Une ressemblance... et vous avez cru...
– Non ! Non ! On n'oublie pas ce regard-là ! Et ce sourire de triomphe lorsqu'elle me distingua. On attendait le nouveau gouverneur, M. de Gorrestat et son épouse... et c'était elle, vous dis-je.
– Une ressemblance fortuite avec la grande dame annoncée vous a rappelé d'autres circonstances pénibles.
La jeune femme tressaillit et leva vers Angélique un œil atone.
– Vous ne me croyez pas ?
Pour la détourner de son obsession, Angélique interrogea.
– Où est Gildas ?
– Gildas ? fit Delphine d'un air absent.
– Oui ! Gildas, votre époux.
L'autre passa sa main sur son front à plusieurs reprises.
– Gildas ! Ah oui ! fit-elle comme sortant d'un songe. Pauvre ami ! Pourvu que... Non ! Heureusement il ne sait rien. Il ne comprendra rien. Elle ne peut pas lui faire de mal à lui. Et, de toute façon, je lui ai échappé.
– Mais enfin, Delphine, votre mari ! Vous l'avez prévenu ?
– Non ! Non ! Je suis partie si vite ! Il le fallait. Ses yeux avaient dit : avant ce soir ! Je n'avais qu'une ressource. Disparaître aussitôt, le fleuve était là... Je connais sa diabolique habileté, et comme elle tire les ficelles à la fois de maints pièges où nous venons nous engluer comme des mouches avant même d'avoir pu discerner l'araignée qui, au centre, nous guette. Mais je la connais trop bien. Souventefois, de quelques mots, elle me mettait au courant de ses plans, et déjà ils s'accomplissaient, comme si les mots prononcés étaient autant de serpents sortant de sa bouche qui se mettaient en marche aussitôt vers le but qu'elle leur assignait.
Alors qu'Angélique s'interrogeait encore sur la créance à apporter à son récit, Delphine parut revenir à elle. Elle s'assit sur le bord du lit, puis se leva avec des gestes mesurés. Regardant autour d'elle et comme reconnaissant l'endroit où elle se trouvait, elle défroissa des deux mains les plis de sa robe, et marcha vers la fenêtre.
Elle s'appuya au chambranle, regardant au-dehors. Elle était calme. Peu à peu, une expression de joie mélancolique et de tendresse naquit, illuminant sa physionomie. Elle leva les deux bras lentement dans un geste qui aurait pu être de supplication vers le ciel, mais qui avait une étrange grâce incantatoire.
– Oh ! Gouldsboro ! Gouldsboro ! murmura-t-elle. Comme je t'aime et comme je te hais à la fois. Mon calvaire a commencé là, mais aussi ma renaissance. Tout s'est révélé et elle fut dévoilée. Comme je te hais, Gouldsboro, de m'avoir appris qui elle était, et comme je t'aime de m'en avoir détachée.
Lorsque Delphine était à Gouldsboro, elle avait fait montre de beaucoup de courage dans ces vicissitudes. Angélique l'avait jugée d'emblée comme supérieure à ses compagnes qui, d'instinct, se groupaient autour d'elle et elle avait toujours estimé ses qualités de sang-froid et de contrôle de soi. Seule, la duchesse de Maudribourg avait eu le pouvoir de la mystifier, et elle avait été l'une des premières à voir clair.
Elle avait prouvé qu'elle n'était pas d'une étoffe à devenir folle pour un rien.
Sans se tourner vers Angélique, Delphine se remit à parler. Sa voix maintenant était normale et comme résignée, voilée d'un triste reproche.
– Pourquoi doutez-vous de moi, Madame de Peyrac ? Et pourquoi voulez-vous me faire passer pour folle ?
Elle continuait à regarder au-dehors.
– Vous vous défendez en vain de n'avoir pas partagé mes craintes. Dès le début, vous m'interrogiez à propos du nombre de mes compagnes. Et nous nous sommes comprises lorsque nous établissions la liste demandée par M. d'Entremont. Mais je suis comme vous, je sais que l'on espère toujours lorsque rien ne vient étayer les quasi-certitudes que l'on garde secrètes, dans la peur, si on les exprime, de les voir prendre forme. Au moins, doit-on retirer de l'expérience et des avertissements une salutaire prudence, et le courage d'être prêt au pire. Je le suis. Je n'ai cessé de l'être. Et c'est ce qui, cette fois, m'a permis de sauver ma vie.
« Et vous devriez plutôt me féliciter, Dame Angélique, de n'avoir pas hésité un seul instant, plutôt que de vous inquiéter de ma conduite et de ma déraison. Vous me connaissez bien, Madame. Vous savez qu'elle peut, notre démoniaque, me faire commettre des gestes de folie apparente, mais pas me rendre folle.
Or, c'était le raisonnement que venait de se tenir Angélique. Déconcertée et ne sachant plus que penser, elle observa Delphine avec perplexité, étudia la silhouette émaciée qui se profilait à contre-jour, et un détail la frappa.
– Delphine, ne m'avait-on pas avertie que vous étiez enceinte ? Si mes calculs sont justes, vous devriez en être à votre sixième ou septième mois.
Delphine se cassa en deux, comme sous le coup d'une douleur insupportable.
– Je l'ai perdu, s'écria-t-elle en sanglotant.
Elle couvrit son visage de ses deux mains.
– Oh ! Mon Dieu ! Un si grand bonheur promis... Et puis... c'est fini ! Pauvre petit ! Pauvre Gildas ! Quelle tristesse pour lui qui était si heureux !