La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Ils avaient fini par rencontrer la grande barque d'un colon de l'endroit, Tancrède Beaujars, qui les avait recueillis et ramenés jusqu'à sa censive perchée sur les falaises de Gaspé. Amis de M. et Mme de Peyrac, après avoir écouté leur récit, il leur avait recommandé de ne pas essayer de pousser plus avant pour rejoindre Québec. À son avis, il se préparait du vilain avec ce nouveau gouverneur qu'on envoyait pour remplacer M. de Frontenac. Gros à parier que c'était du bâtiment officiel l'amenant qu'on leur avait fait ce mauvais coup.
– Retournez chez vous au plus vite, et prévenez M. de Peyrac, leur avait dit le vieux Beaujars.
Il leur avait prêté son petit cotre et son pilote :
– Vous me les ramènerez quand vous pourrez avec un chargement de charbon de terre du Cap-Breton et quelques paquets de belle morue séchée.
De poste en poste, les naufragés étaient redescendus vers Tidmugouche. Et voilà que, voulant traverser le bras de mer entre la Côte Est et l'île Saint-Jean, celui-ci était envahi par une masse de phoques qui s'étaient trompés dans leur route de migration héréditaire.
– Ce n'est tout de même pas le nouveau gouverneur qui en est responsable, dit Angélique.
– Quand les hommes commencent à perdre la tête, la nature elle-même se détraque, dit Adhémar sentencieux. À moins que ce soit le contraire. Quand la nature se détraque, les hommes perdent la tête !
Adhémar avait pris son ton d'homélies pleurnichardes des premiers temps. Gémissant, il commenta.
– Ah ! Deux cent mille phoques dans le détroit. Croyez-moi, Madame, quand la nature se trompe, c'est ce qu'il y a de plus terrifiant à voir. Et c'est aussi un signe. La fin du monde n'est pas loin ! Disons le début des catastrophes... catastrophiques.
Arrêtés par l'affaire des phoques trompés dans leur migration par on ne sait quel bouleversement des étoiles, de la lune ou du soleil, ils avaient abordé du côté de Shédiac, puis, à pied, avaient traversé l'isthme pour rejoindre le fond de la baie française.
Laissant les enfants à Marcelline, ils s'embarquaient aussitôt pour aller avertir Gouldsboro.
– Tancrède parlait d'un nouveau gouverneur, s'étonna Angélique... N'est-ce pas plutôt d'un nouvel intendant ?...
– Il disait : gouverneur.
– Et Barssempuy et ses hommes seraient-ils restés entre les mains de ces pirates ? Parlez !
– Voilà ! Alors qu'ils se débattaient moitié à descendre dans la chaloupe, moitié à essayer de sauver le Saint-Corentin qui penchait... le deuxième boulet n'avait pas encore été envoyé... ils avaient eu comme une impression, le brouillard s'entrouvrant, d'apercevoir à une vergue le lieutenant de Barssempuy pendu.
– PENDU ?
– Il n'y a pas eu que nous à le voir. Demandez à ceux-là.
Adhémar désignait deux hommes rejoignant le groupe que formaient devant l'auberge Angélique et ses enfants, qui confirmèrent le récit hallucinant.
Ils étaient de la baie française et avaient fait partie de l'équipage du Saint-Corentin. Sauvés du naufrage, ils ramenaient leurs familles pour se mettre sous la protection du port-franc de Gouldsboro.
Les voyant tous encore tout tremblants et prêts à pleurer comme des enfants, elle les emmena chez Colin Paturel pour lui exposer les faits un à un. On pouvait épiloguer sans cesse sur les données de l'incident, depuis une erreur de tir due au brouillard jusqu'à la nouvelle d'une déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre qui ne serait pas encore parvenue jusqu'en Amérique.
Il y avait la mort de Barssempuy inexpliquée, inexplicable. Elle espérait que c'était une fausse nouvelle. Elle avait de la sympathie pour ce jeune homme qui, au demeurant, n'était plus si jeune, mais qui l'avait émue par son amour pur et sincère pour Marie-la-douce, une des Filles du Roy. Celle-ci avait été lâchement assassinée par Armand Dacaux, le secrétaire de la Démone, et il ne s'était jamais consolé de sa perte. Amour et souffrances rachetaient chez ce gentilhomme d'aventures sa vie de rapines et de crimes, vécue auparavant comme lieutenant de Barbe d'or, le pirate normand aux sanglants exploits.
– Pendu ! se répétait-elle. C'est impossible. Même un capitaine anglais fourvoyé dans le Saint-Laurent n'oserait pas... ces pauvres gens terrifiés ont mal vu.
Barbotant dans l'onde amère, comme disait Adhémar, et dans l'affolement du premier coup de canon, aveuglés par le brouillard qui ne leur révélait que par bribes leurs attaquants, ils avaient dû imaginer le pire. Et Joffrey était parti ! Et M. de Frontenac aussi !...
Il y avait dans l'emmêlement des conjonctures et des nouvelles se chevauchant et arrivant à contre-temps comme un rappel du désordre qui régnait lorsqu'était venue la Démone. La même avance insidieuse.
Incapable de préciser ce qu'elle ressentait, elle ne put que penser :
« Cela va de mal en pis. »
La suite des événements ne lui laissa pas le loisir de pousser plus loin son estimation.
Chapitre 28
La démone ! La toile d'araignée de ses habiletés s'étendait peu à peu pour empoisser ses victimes, paralyser les volontés, endormir les vigilances, travestir les apparences !...
Angélique sentait le filet se recomposer autour d'eux.
Aussi fut-elle à peine saisie lorsque, une fin de matinée, elle entendit des clameurs venant du port. Cependant, apercevant une femme échevelée qui se débattait maintenue par plusieurs hommes, elle eut un choc.
« Non, cela ne se peut. »
Des enfants accouraient en criant.
– Dame Angélique ! Venez vite ! Une femme vient de débarquer qui est saisie du haut mal.
Elle dut reprendre tout de suite son calme, seule attitude à avoir pour réduire les manifestations hystériques qui commençaient à se traduire par des cris aigus.
De loin, elle voyait une silhouette de femme jeune qui essayait d'échapper aux mains qui la retenaient. Sans son bonnet, car elle avait arraché le sien dans sa crise, tous ses cheveux étaient dénoués et cachaient son visage. Certainement étrangère, c'est-à-dire inconnue des rivages de la baie française, car les gens de Gouldsboro affectaient cette expression à la fois indifférente et vaguement goguenarde que l'on affiche à ceux qui contemplent un spectacle dont l'incongruité n'entraîne, pour la communauté, aucune implication gênante, parce qu'il s'agit de gens qu'on « ne connaît pas ». Si un peu de pitié se lisait sur quelques visages, car il est toujours triste de voir l'être humain livré à l'égarement de sa raison, la plupart étaient surtout intrigués sinon alléchés par la scène, et l'on fit escorte à Angélique lorsqu'elle s'avança et pénétra dans le cercle formé autour de la malheureuse qui était tombée à genoux.
– Que se passe-t-il ? Qui est cette femme ?
– Le sait-on ? Elle n'a pas voulu nous dire son nom, expliqua un des matelots qui la tenait par le bras.
Et il se présenta comme étant un Breton faisant partie d'un équipage saisonnier de morutier. Il avait été chargé, avec sa grosse chaloupe, de conduire jusqu'ici cette malheureuse qui ne cessait de répéter : « Gouldsboro ! Gouldsboro ! » et qui, d'un établissement à l'autre, demandait le passage vers Gouldsboro « par charité » depuis le golfe Saint-Laurent.
Tandis qu'il parlait, la femme, plutôt jeune et assez mince et bien faite, était demeurée prostrée et à demi agenouillée parce que maintenue dans cette position par toutes les poignes sans lesquelles elle se serait certainement laissé aller la face contre le sable, quasi évanouie. Pourtant, elle s'était calmée dès qu'elle avait entendu la voix d'Angélique, ou bien, était-ce une coïncidence, parce qu'à ce moment, l'attention s'était détournée d'elle et qu'on avait enfin cessé de lui brailler dans toutes les langues et de toutes les façons de « se tenir tranquille » ! Mais on pouvait la voir soudain effectuer un sursaut convulsif comme en ont les poissons que l'on croit morts et qui, d'un suprême bond, réussissent à se jeter par-dessus bord, car, échappant aux mains qui la tenaient et s'élançant aux pieds d'Angélique, elle lui enserra les genoux de ses deux bras.