La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
– Vous voyez, Abigaël, c'est comme une « risée » de vent sur la mer qui, brusquement, change la couleur du temps autour de vous. Tout devient froid, tout devient sombre.
Elle revint à l'an passé, lorsqu'elle avait perçu l'ambiance changée de Québec à son dernier voyage, ce qui pouvait être dû fort naturellement à l'agitation de l'été. Mais il y avait eu, et là c'était un fait bien posé, l'enquête demandée par Garreau d'Entremont à propos de « La Licorne » et des Filles du Roy.
Elle mit Abigaël au courant du travail auquel elle s'était livrée avec Delphine du Rozier, l'impossibilité de connaître le sort d'une des Filles du Roy, le soupçon qui était né de ces doutes : que la Démone fût vivante.
– En avez-vous parlé à M. de Peyrac ?
– Que lui dire ?
À un moment ou à un autre, la sœur de Germaine Maillotin avait disparu et personne ne pouvait dire ni où, ni comment.
– Cette année, il y a le rappel de M. de Frontenac. Tout cela n'a peut-être aucune corrélation, mais je n'aime pas ce faisceau de maladresses et de malchances, d'intrigues et de malentendus s'accumulant.
Abigaël l'écoutait avec attention. Elle dit enfin que d'être deux à considérer du même regard la situation, si imprécise qu'elle fût, c'était déjà la clarifier. C'était déjà l'envisager sous un aspect différent. S'il y avait complot contre eux, l'on pouvait se féliciter que des mesures énergiques aient été prises. En France, Joffrey de Peyrac ne se laisserait pas berner et il saurait porter le coup d'estoc au cœur de la pieuvre, s'il y en avait une.
Avec Abigaël, elles convinrent que les mois à venir étaient lourds de possibles bouleversements. Il fallait être vigilant, redoubler de prudence. C'était une période de transition.
– Tout est mouvement, conclut Abigaël. Lumière et ombre. Soleil et tempête. Ce serait nous leurrer que de croire que nous pouvons être vivants et nous tenir hors du mouvement.
Sixième partie
Le vent du diable
Chapitre 27
Le tourbillon commença par le retour prématuré du couple d'Adhémar et de Yolande.
Ils étaient là, l'un près de l'autre, avec cet air ahuri, raide et gauche de bonshommes de bois peinturlurés qu'ils affectaient volontiers.
Angélique, qui sortait du fort en tenant les jumeaux par la main, et se dirigeait vers l'auberge avec l'intention d'y faire un bon repas, commença en les apercevant, à se demander d'où ils sortaient, si c'était bien eux, et où elle avait bien pu les voir la dernière fois. Enfin, ayant déterminé que c'était à Tidmagouche, quel pouvait bien être leur dernier périple envisagé ? D'après ses souvenirs, elle les avait vus s'éloigner munis de leurs deux enfants, sur le Saint-Corentin, le brigantin de Job Simon, avec l'intention de visiter de la famille à Québec, puis de pousser jusqu'à Montréal afin d'y prendre des nouvelles d'Honorine et, si possible, de la ramener.
Auraient-ils bénéficié du meilleur vent qu'ils ne pouvaient déjà être de retour.
Que signifiait ?
Après un long silence pendant lequel le couple ressembla plus que jamais à des « santons » de bois, Angélique finit par demander.
– Que faites-vous ici ? Où est Honorine ?
– On n'a pas pu dépasser Gaspé, répondit Yolande d'une voix lugubre.
– Pourquoi ?
– Naufrage.
– Le Saint-Corentin a coulé, compléta Adhémar.
– Coulé !
– Oui, coulé !
Depuis qu'on existait en ce pays de sauvages, jamais aucun navire de la flotte de Gouldsboro n'avait coulé.
Ils mouraient de vétusté, passaient des traversées triomphales de l'Océan au cabotage des côtes. Mais aucun d'entre eux n'avait fait naufrage.
Angélique demeura quelques secondes incrédule.
– Une tempête ? s'informa-t-elle enfin.
Tout en tablant sur la chance, on ne pouvait pas oublier que le Saint-Laurent était un fleuve sujet à des fureurs aussi démentielles que celles de la mer.
Ils firent un signe négatif et se regardèrent l'un l'autre, avec un mouvement raide de la tête, comme des marionnettes. Elle allait commencer à les houspiller un peu pour les aider à se remettre et à parler, lorsque Yolande se décida.
– On nous a tiré dessus.
– Un boulet ! Deux boulets dans nos œuvres vives ! continua Adhémar. Et voici le Saint-Corentin qui s'enfonce, et nous tous à barboter dans l'onde amère.
Une fois lancés, ils parlèrent tous les deux à la fois. Cela s'était passé alors que le petit yacht était déjà entré assez loin dans l'embouchure du Saint-Laurent.
D'un autre bâtiment, un grand vaisseau, vaguement entr'aperçu dans le brouillard fort épais, un éclair avait fulguré, l'écho sourd d'un coup de canon leur était parvenu en même temps qu'un choc les jetait à terre. Touché, le bateau commença de gémir et de s'incliner, tandis que les hommes se précipitaient pour aider les charpentiers à colmater la voie d'eau.
Pendant que M. de Barssempuy donnait l'ordre de mettre la grosse chaloupe à l'eau et conseillait aux passagers, dont quelques femmes, d'y prendre place, lui-même descendait dans le petit canot avec quatre hommes d'équipage. Faisant force rames, ils se dirigeaient vers la silhouette du grand navire immobile, énorme comme un fantôme menaçant. Debout, criant fortement et agitant la bannière de M. de Peyrac, Barssempuy répétait dans son porte-voix qu'ils étaient de Gouldsboro, et qu'il allait exiger des explications, de l'aide et des secours.
On les vit disparaître, le canot sans doute abordant le bâtiment de l'autre côté.
Durant ce temps, obéissant aux recommandations du capitaine, tous les occupants du Saint-Corentin qui n'avaient pas à participer aux réparations, étaient descendus dans la chaloupe.
Bien leur en prit, car, peu après, du sein du brouillard de plus en plus dense, un nouvel éclair jaillit, et cette fois, le bateau de Job Simon, frappé sous la ligne de flottaison, bascula et coula.
– Tout le monde a-t-il réchappé ?
– Hélas non ! Deux hommes, qui n'avaient pas eu le temps de remonter de la cale inondée, disparurent avec le Saint-Corentin.
Les autres, jetés à l'eau, dont le vieux Job Simon soufflant, crachant, parlant de damnation qui le poursuivrait jusqu'à la fin des jours, avaient été repêchés par la chaloupe qui, surchargée et sans cesse menacée de sombrer à son tour, demeura seule à la surface du fleuve, drossée par les longs courants glacés du grand fleuve, au cœur des brumes.
– Vous avez rêvé !
Elle cherchait sur leurs visages des signes de dérangement d'esprit ou, elle l'espéra un instant, le complot échafaudé entre eux d'une plaisanterie, mauvaise sans doute, mais qu'ils auraient montée par étourderie.
Non ! Leur abattement, leur atterrement, leur ahurissement dont ils étaient encore la proie, n'étaient pas feints.
Yolande se mit à sangloter.
– Où sont vos enfants ? lança Angélique, saisie d'un soupçon terrible.
La jeune femme pleurait de plus belle.
Enfin, au milieu des larmes, des hoquets et des reniflements de la vigoureuse acadienne, Angélique put apprendre avec soulagement que les deux enfants, Mélanie et Anselme, se trouvaient en sûreté chez leur mère-grand de célèbre renom, Marcelline-la-Belle, au moulin de Chignectou.
Encore que les pauvres petits avaient bien été sur le point de perdre la vie dans cette chaloupe dérivant comme un sabot trop lourd.