Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
— J’en ai tué deux. J’ai imaginé que je chargeais des hussards français.
Margont le contempla froidement.
— Puisque vous nous détestez tant, pourquoi ne rejoignez-vous pas les Russes ? Au lieu de salir cette tunique, enfilez-la.
Le Saxon rengaina son sabre brutalement, faisant claquer la garde contre le fourreau.
— Un Saxon arbore un uniforme saxon et obéit au roi de Saxe.
— Être fidèle à ses idéaux ou à son devoir... J’aurais choisi les idéaux. Un coup de sabre a fait sauter votre épaulette à franges.
Von Stils regarda son épaule gauche.
— Non contents d’essayer de m’embrocher, voilà qu’en plus ils me dégradent !
Margont et von Stils vinrent en aide aux blessés. Saber aboyait des ordres pour faire placer une pièce en batterie. Les artilleurs se pressaient, poussaient péniblement les roues, s’affairaient à apporter des boulets. Leur bonne volonté était évidente, mais Saber les noyait sous les injures : « fainéants », « maladroits »... Pourtant, il y avait peu de chances que les cosaques reviennent. Tant d’efforts pour dételer cette pièce, la mettre en position et la charger avant de la décharger sur les fourmis et de l’atteler à nouveau... Margont réalisa que son ami avait peur. Saber évitait soigneusement de contempler les blessés. Le but de la mise en batterie de ce canon n’était pas de faire de nouvelles victimes, mais de l’empêcher de voir celles qu’il y avait déjà. Saber occultait complètement cet aspect-ci de la guerre. Il voulait combattre, mais comme un enfant, avec des soldats de plomb qui ne saignaient pas quand on les renversait. Il demeura donc à cheval, sabre à la main, prêt à commander le feu d’une pièce d’artillerie sur des cosaques qui ne viendraient jamais. Lorsque les derniers blessés eurent été pansés et installés dans un chariot et le canon embourbé sorti de son ornière, un capitaine d’artillerie énervé, le bras en sang, vint récupérer sa pièce. Le convoi se remit en route. Saber, Margont et von Stils l’abandonnèrent. Au loin, on apercevait la tête de la division Pino.
* * *
La division Pino se trouvait dans un état effroyable. Elle tentait de se ravitailler sur un territoire brûlé par les Russes et pillé par tous les régiments qui la précédaient. Les visages décharnés et éreintés de ces hommes étaient pires encore que tous ceux qu’avait contemplés Margont jusqu’à présent. Tandis que les trois cavaliers s’approchaient au trot du 3e de ligne italien, Margont demanda :
— Vous jouez souvent avec le colonel Fidassio ?
— Oui, parce qu’il perd.
— Comment joue-t-il ?
Von Stils ne sembla pas surpris par cette question, comme s’il était évident qu’un joueur sommeillait en chacun. Peut-être était-ce le cas d’ailleurs.
— Il ne prend aucun risque, sous-estime en permanence son jeu, se méfie de ses propres partenaires... Il perd sans arrêt de l’argent – beaucoup d’argent –, mais, quand il gagne, le voilà plus heureux qu’un roi.
— J’aimerais faire quelques parties avec lui.
— Ha cessé de jouer. Depuis que plus personne ne lui fait crédit...
— À qui doit-il encore de l’argent ?
— À quelques-uns de ses subordonnés qui n’osent pas le lui réclamer !
— En doit-il à son chien de garde, le capitaine Nedroni ?
— À ma connaissance, celui-ci ne joue pas. Il se contente de passer derrière le colonel Fidassio pour négocier ses dettes : étaler les remboursements, diminuer la somme en échange d’une lettre de recommandation...
Von Stils ajouta aussitôt en ricanant :
— Oui, c’est exactement ça ! Le capitaine Nedroni passe derrière son colonel !
— J’ai peur de ne pas bien saisir votre allusion...
— M’est avis que ce sont deux sodomites ! Vous avez mieux saisi mon allusion, maintenant ?
— Personnellement, je n’ai pas de préjugés contre ces hommes-là.
— Moi non plus, en fait. Seulement contre les mauvais payeurs.
— Êtes-vous sûr de ce que vous avancez sur leur relation ?
— Non. Mais cela ne m’étonnerait pas.
Le colonel Fidassio chevauchait à l’écart de son régiment, comme à son habitude. Il blêmit en apercevant von Stils. Nedroni, qui se trouvait à ses côtés, galopa aussitôt à la rencontre des importuns. Il arrêta son cheval devant eux pour leur barrer la route, salua poliment et déclara :
— Puis-je m’enquérir du motif de votre visite ?
— Je suis le capitaine von Stils, des gardes du corps saxons, et voici le capitaine Margont, du 84e, répondit le Saxon d’un ton cassant. Nous venons nous entretenir avec le colonel Fidassio au sujet de dettes que celui-ci doit nous régler depuis un certain temps déjà.
— Je suis tout à fait désolé, mais c’est impossible. Le commandement du régiment requiert toute l’attention du colonel.
Von Stils avait rougi plus encore que sous l’action du soleil.
— Il s’agit d’une question d’honneur, monsieur ! J’insiste !
Nedroni demeurait courtois, mais ferme.
— C’est impossible et je le regrette sincèrement. Mais si vous voulez bien me laisser un message, celui-ci sera transmis dans les plus brefs délais.
— Un message !
— Oui, nous avons un message, intervint Margont. Faites savoir au colonel que nous allons directement nous entretenir avec le général Dembrowski afin que celui-ci donne l’ordre à votre colonel de nous recevoir.
Nedroni fut pris au dépourvu.
— Vous n’allez pas déranger un général pour des histoires d’argent ?
— Transmettez, transmettez, ironisa Margont avant de se diriger vers le général de brigade et ses aides de camp qui examinaient les environs à la longue-vue depuis le sommet d’une colline.
— Très bien, concéda Nedroni. Veuillez me suivre, mais soyez brefs.
Lorsqu’ils atteignirent le colonel Fidassio, celui-ci s’entretenait avec un chef d’escadrons des chasseurs à cheval. Ce dernier étant français, les deux hommes s’exprimaient dans cette langue. Le visage du colonel exprimait le désarroi.
— Avez-vous déployé vos escadrons pour protéger nos flancs ?
— Oui, mon colonel, assura le chasseur.
Le chef d’escadrons devint perplexe. Visiblement, le colonel Fidassio était confronté à un choix des plus difficiles. Le chasseur ne voyait pas où résidait le problème et se maudissait pour son manque de clairvoyance.
— Oui, mais vos escadrons ne sont-ils pas trop déployés ? S’ils sont trop déployés, ils ne pourront pas faire face en cas d’attaque massive sur un point précis. Faites dire à vos cavaliers de se tenir déployés, mais pas trop non plus. Il faut un juste milieu entre déployé et rassemblé.
— Je transmets tout de suite vos ordres, mon colonel.
— Tout dans la vie est une affaire de juste milieu. « Toujours un peu, jamais trop ! »
« Toujours un peu, colonel, jamais trop », pensa Margont. Le chasseur s’éloigna avec le sentiment de ne pas avoir bien saisi ses instructions. Fidassio sembla sur le point de le rappeler pour ajouter ou retrancher quelque chose, mais se retint. Les jointures des mains de Nedroni étaient blanches à force de serrer les rênes.
— Mon colonel, ces deux officiers désirent vous parler. Je leur ai fait savoir à quel point vous étiez débordé, mais ils ont insisté. Ils ont parfaitement compris que vous ne pourriez leur consacrer que quelques secondes.
Les quelques secondes en question parurent à Fidassio plus longues que la damnation éternelle. Il se décomposa lorsque Margont lui annonça qu’il avait été chargé par feu le lieutenant Sampre de recouvrer la dette de ce dernier. Fidassio expliqua qu’il ne possédait pas une somme suffisante sur lui, mais régla à chacun des deux hommes deux cents francs à titre d’acompte en échange d’un reçu. Fidassio sollicitait sans cesse Nedroni du regard. « C’est Nedroni le colonel et c’est Fidassio son ombre », conclut Margont.