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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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Margont et von Stils reprirent leur route. Margont se retourna. Fidassio paraissait plus abattu que jamais tandis que Nedroni s’entretenait avec lui. Nedroni adressa au Français un regard haineux. Il lui en voulait d’avoir percé le secret de son ami, d’avoir découvert que les magnifiques épaulettes de colonel se révélaient trop lourdes pour les épaules de Fidassio et que Nedroni l’aidait à porter ce glorieux fardeau. Pourquoi ma mère a-t-elle voulu faire de moi un colonel ? devait se lamenter intérieurement Fidassio. Oui, certes. Mais aussi, pourquoi l’avait-il laissée faire ? Il était vrai cependant que les colonels obéissaient toujours aux généraux.

23

À la fin du mois d’août, le Tsar nomma généralissime le général Koutouzov qui se retrouva placé à la tête de l’armée russe. Barclay de Tolly avait perdu son commandement sous la pression de l’opinion publique exaspérée par ses retraites successives. Le choix de son remplaçant avait été difficile. Le Tsar n’aimait pas Koutouzov. Il lui reprochait de lui avoir « trop bien obéi ». Il était en effet notoire qu’à la bataille d’Austerlitz, Koutouzov avait déconseillé de dégarnir le plateau de Pratzen, centre de la position austro-russe, pour envoyer les troupes tenter d’enfoncer le flanc droit français. Le Tsar avait malgré tout ordonné cette manoeuvre, tombant dans le piège de Napoléon qui n’avait pas cédé sur son flanc droit, mais qui, en revanche, avait enfoncé avec plaisir le centre ennemi affaibli. Koutouzov jouissait cependant d’une popularité telle que le Tsar avait été contraint de le choisir. Koutouzov avait soixante-six ans. Il passait pour un vieillard parce qu’il somnolait fréquemment – même durant les conseils de guerre –, parce que son excès de poids le gênait pour monter à cheval et parce qu’il était doté d’un caractère lymphatique. Élève de Souvorov, l’un des plus grands stratèges russes, il avait perdu un oeil lors de l’une des nombreuses campagnes auxquelles il avait participé. La prudence était l’un de ses maîtres mots et il aimait à se donner l’air du vieux renard rusé qui ne dit rien, mais qui a tout compris. Koutouzov se sentait convaincu de la supériorité de Napoléon et voulait poursuivre la tactique de la terre brûlée. Mais maintenant, Moscou elle-même était menacée. Moscou, le berceau de la nation ! Tous les Russes se demandaient comment on avait pu en arriver là. L’opinion publique et la voix du Tsar imposèrent l’affrontement à Koutouzov. Ce dernier, religieux et fataliste, considéra alors que le choc des deux armées était un mal inévitable. Napoléon tenait enfin sa bataille.

* * *

Koutouzov choisit pour champ de bataille un lieu proche du village de Borodino. Les Russes appelèrent donc cet affrontement la bataille de Borodino alors que Napoléon lui préféra le nom de bataille de la Moskowa. La Moskowa n’était qu’une rivière proche et l’on se trouvait encore à cent cinquante kilomètres de Moscou. Mais, en prononçant « la bataille de la Moskowa », on se croyait déjà sous les murs de la ville. Ce n’était pas faux puisqu’en cas d’écrasement de l’armée russe, Moscou tomberait inéluctablement aux mains des Français.

Cent quinze milles Français et alliés et leurs cinq cent quatre-vingt-dix canons – tout ce qui restait de la Grande Armée – s’apprêtaient à attaquer cent cinquante-cinq mille Russes équipés de six cent quarante canons dont les calibres surpassaient souvent ceux des Français. Les Russes s’étaient installés sur un front convexe dont la longueur dépassait dix kilomètres. Le terrain était tortueux, vallonné, coupé de petits bois et de ravins broussailleux et bordé de forêts de pins et de bouleaux. L’aile droite russe, commandée par Barclay de Tolly, s’appuyait sur les villages de Borodino et de Gorki et sur leurs alentours. La Moskowa coulait de ce côté-là. Au centre se trouvait la vallée de la Kolocza, un affluent de la Moskowa. En arrière de celle-ci, les Russes avaient édifié sur une colline un retranchement appelé la Grande Redoute ou redoute Raïevski, du nom du général qui la commandait. Cette redoute constituait la clé de voûte du centre russe, aussi en avait-on fait un ouvrage impressionnant. Elle s’étendait sur cent quatre-vingts mètres et était entourée d’un large fossé. On avait élevé un remblai de terre sur son front et ses flancs. À l’arrière, une gorge, barrée par une double palissade, permettait aux défenseurs d’aller et venir. Des brèches avaient été aménagées pour permettre à dix-neuf canons de faire feu. De plus, le général Raïevski avait fait creuser des « trous de loup » en avant de la position afin de casser une éventuelle charge de cavalerie. La nombreuse infanterie chargée de protéger la Grande Redoute – vingt bataillons – s’était postée partout où elle avait pu se masser : dans le ravin de Semenovskoïe, sur la pente de la colline et à gauche de la redoute, dans le village de Semenovskoïe. La gauche russe, sous les ordres de Bagration, avait elle aussi été renforcée par des ouvrages. Trois redoutes, très proches. On les avait baptisées les « Trois Flèches ». Enfin, d’importantes réserves se tenaient en arrière de la position russe.

Napoléon était arrivé face à l’armée russe le 5 septembre, mais la bataille ne débuta que le 7. Les deux armées mirent à profit ce répit pour s’observer mutuellement. Les Français ralliaient le plus de traînards possible et attendaient l’arrivée d’une partie de l’artillerie, dont la progression avait été ralentie par les pluies. Les Russes rassemblaient eux aussi leurs troupes et fortifiaient leurs retranchements.

Le 6 septembre eut lieu chez les Russes une cérémonie religieuse spectaculaire. Ce fut une procession d’icônes incluant la Madone de Smolensk qui était réputée rendre les armées invincibles. Les popes en grande tenue sacerdotale allaient en tête, suivis par des généraux et des soldats qui chantaient des cantiques ou priaient. Koutouzov, comme tant d’autres, s’agenouilla au passage des images saintes. Les Russes furent galvanisés, fanatisés. Ce n’était plus une guerre, mais une croisade contre le diable en personne. Et, durant la nuit, de larges rasades de vodka succédèrent à l’eau bénite et les rendirent plus euphoriques encore.

Le plan des Russes était essentiellement défensif : tenir leurs positions et saigner à blanc l’armée française avec l’artillerie. Les décisions s’adapteraient ensuite aux actions et aux réactions ennemies. Il avait été prévu que le général Toutchkov, à la gauche de l’armée, contournerait l’aile droite ennemie pour l’attaquer de flanc et à revers, mais cela s’avéra irréalisable. En effet, le flanc gauche russe ayant reçu des renforts et étant défendu par les Trois Flèches, Napoléon en déduisit qu’il constituait le point faible du dispositif russe puisqu’on avait mis tant de soin à le renforcer. Ce fut donc celui qu’il décida de tenter d’enfoncer. Dans un premier temps, le prince Eugène attaquerait la droite russe, mais ce ne serait qu’une diversion. Il se « contenterait » de prendre le village de Borodino, de contenir les Russes et d’investir la Grande Redoute. Ney, Junot et Murat attaqueraient le centre et Davout et Poniatowski le flanc gauche. Quand l’aile droite française aurait enfoncé la gauche ennemie, elle se rabattrait sur le centre et balaierait tout sur son passage. Tels étaient les plans des deux camps. Rien ne se passa comme prévu.

* * *

Durant la nuit précédant la bataille, les soldats discutaient ou s’enivraient. Du côté français, des troupes se déplaçaient en tous sens dans un grondement sourd pour prendre position. Des retardataires arrivaient continuellement et se lançaient à la recherche de leur régiment.

Le 84e occupait déjà l’endroit qu’on lui avait destiné et profitait de ce répit nocturne. Margont rendait visite aux hommes de sa compagnie, s’asseyant auprès des feux de camp. Malgré le carnage à venir, le moral restait élevé. On allait enfin affronter l’armée russe ! Fini de marcher jusqu’à l’épuisement, de patauger dans la boue, d’avoir faim à en devenir fou... On avait foi dans le génie de Napoléon et nul ne doutait que les Russes seraient anéantis. Margont s’assurait que tout allait bien, donnait des consignes, rassurait... Ses hommes l’appréciaient et lui faisaient toujours une place avec plaisir.

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