La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Un soir, Agathe rentra avec un dîner acheté chez le Chinois et proposa à Hortense de partager sa pitance. Hortense se méfia.
— Tu goûtes les plats d’abord…, déclara-t-elle.
Agathe éclata d’un rire d’enfant et roula sur le canapé en se tenant le ventre.
— Tu crois vraiment que je vais t’empoisonner ?
— Avec toi, je m’attends à tout ! grogna Hortense qui se trouvait un peu ridicule, mais se méfiait quand même.
— Écoute. Si ça te rassure, je mange d’abord et je te passe le plat après… Tu ne me fais vraiment pas confiance…
— Pas confiance du tout, si tu veux savoir.
Elles avaient dîné, assises sur le tapis à longs poils. Agathe n’avait rien renversé. Elle n’avait pas bu outre mesure. Avait débarrassé. Rangé. Était revenue s’asseoir en tailleur sur le tapis.
— J’ai autant le trac que toi, tu sais.
— J’ai pas le trac, avait répliqué Hortense. Je suis sereine. C’est moi qui l’aurai. J’espère que tu seras bonne perdante !
— Demain soir, y a une soirée au Cuckoo’s. Une soirée où il y aura toute l’école des Français, tu sais, Esmod…
Il n’y avait pas que Saint Martins ou la Parsons School à New York, il y avait aussi Esmod, à Paris. Si Hortense n’avait pas choisi d’y aller, c’était parce qu’elle voulait quitter Paris et sa mère. Vanina Vesperini, Fifi Chachnil, Franck Sorbier ou encore Catherine Malandrino étaient sortis de cette école. Si, il y a cinq ans, on ne parlait que de Londres, Paris était revenu au centre de la planète mode. Avec une spécialité française : le modélisme. À Esmod, on apprenait à maîtriser les techniques de moulage à la toile, le travail de coupe, de patron. Un savoir-faire précieux qu’Hortense avait très envie d’apprendre. Elle hésita.
— Y aura tes potes ?
Agathe fit une moue qui disait « bien obligé ».
— C’est sûr que c’est pas un cadeau, ces mecs-là ! Ce sont de gros porcs…
— Mais ils sont gentils, aussi, tu sais !
— Gentils ?
Hortense éclata de rire.
— Parfois, ils m’aident, ils m’encouragent, ils me donnent des ailes…
— Ça se saurait si les cochons avaient des ailes ! Ils se racleraient pas le cul dans la gadoue, ils voleraient ! Et eux, ils sont pas près de décoller !
Elle avait fini par accepter d’aller à la soirée avec Agathe.
Elles avaient pris un taxi. Agathe avait donné une adresse qui n’était pas celle de la boîte.
— Ça t’embête si on passe chez eux d’abord ?
— Chez eux ! avait hurlé Hortense. Je monte pas chez ces mecs-là, moi.
— S’il te plaît, avait supplié Agathe. Avec toi, j’aurai moins peur… Ils me foutent la trouille, quand je suis seule.
Elle avait vraiment l’air effrayé.
Hortense était montée en pestant.
Ils étaient assis dans le salon. Un décor qui brillait de mauvais goût. Que du marbre, de l’or, des candélabres, des rideaux à glands dorés, des bergères clinquantes, des fauteuils obèses. Cinq hommes en noir. Posés sur leurs gros culs de cochons. Elle n’avait pas aimé quand ils s’étaient tous levés et s’étaient rapprochés d’elle. Pas aimé du tout quand Agathe s’était éloignée sous prétexte d’aller aux toilettes.
— Alors… On se la joue moins grande gueule, soudain ? C’est une idée, Carlos, ou la gamine, elle fait dans sa culotte ? avait demandé un petit costaud.
Elle n’avait pas répondu, guettant la sortie d’Agathe des toilettes.
— Dis donc, ma poule, tu sais pourquoi on t’a fait venir ici ?
Elle était tombée dans un piège. Comme une novice. Il n’y avait pas plus de soirée au Cuckoo’s que de bon goût dans ce salon !
— Aucune idée. Mais vous allez sûrement m’expliquer…
— On voulait te parler d’un truc… Après, on te laisse tranquille.
Ils vont me demander de faire des passes. De tapiner pour leurs sales tronches de cochons qui ne volent pas. Qui s’engraissent pendant que les filles triment. Voilà d’où viennent le pognon d’Agathe, ses jeans à trois cents euros, ses petites vestes Dolce & Gabbana.
— Je crois que j’ai une petite idée et vous pouvez toujours vous brosser le pantalon…
— Je crois que t’as pas d’idée du tout, dit celui qui devait être le patron puisqu’il mesurait au moins un mètre soixante-quinze et leur mangeait à tous la soupe sur la tête.
— Ça m’étonnerait. Je ne suis pas née de la dernière pluie, vous savez…
De nombreuses étudiantes faisaient des passes. Pour payer leurs études ou pour aller skier à Val-d’Isère. Il y avait des agences spécialisées qui les louaient au week-end. Elles partaient dans les pays de l’Est passer une nuit avec un poussah et revenaient, les poches pleines.
— C’est un service un peu spécial qu’on va te demander… Que tu as intérêt à nous accorder. Parce que sinon, on va se mettre en colère. Très fort. Tu vois là-bas, la porte de la salle de bains…
Hortense s’interdit de regarder et fixa celui qui devait passer pour un géant au nez des nains qui l’entouraient. Il a le poil dru et le menton bleu, se dit-elle en le repoussant du regard et une petite tache jaune dans l’œil, comme un éclat de mayonnaise.
— Derrière la porte de cette salle de bains, tu risques de dérouiller. Et de dérouiller salement…
— Ah, oui ? dit Hortense essayant de prendre de l’altitude, mais sentant la peur la remplir d’un blanc cotonneux qui lui faisait trembler les jambes.
— Alors voilà ce que tu vas faire… tu vas très gentiment te retirer de la compétition avec Agathe. Lui laisser la place chez Vivienne Westwood.
— Jamais ! lâcha Hortense qui comprenait le repas chinois, la propreté soudaine de sa colocataire, l’ambiance studieuse de l’appartement.
— Réfléchis. Ça me fait mal de penser à ce que tu vas endurer derrière la porte de la salle de bains…
— C’est tout vu. C’est non.
Agathe ne réapparaissait pas. La salope, pensa Hortense. Et moi qui pensais qu’elle était en train de s’amender ! J’avais bien raison de me méfier des bons sentiments.
Il ne fallait pas qu’elle s’écroule face à ces rastaquouères. Tous habillés en noir avec des pompes pointues. C’est une colonie de vacances ou quoi ?
— T’as deux minutes pour réfléchir. Ce s’rait con que tu te fasses amocher !
Et ce serait con de vous priver d’une entrée gratuite dans ce monde-là, pensa Hortense qui réfléchissait vite. Vous utilisez cette gourde d’Agathe et vous pénétrez ni vu ni connu dans le temple de la mode. Comptez pas sur moi, les mecs. Comptez pas sur moi.
Cinq minutes passèrent. Hortense inspectait les lieux avec l’application d’une touriste à Versailles : les dorures des commodes, les tiroirs renflés, l’argenterie étalée sur le dessus – pour faire croire qu’ils prennent le thé, peut-être ? –, le balancier de la pendule qui battait l’air en silence, les miroirs biseautés, le parquet bien ciré. Elle était faite aux pieds.
— Le temps est passé, précisa-t-elle en regardant sa montre. Je vais vous laisser. Enchantée d’avoir fait votre connaissance et j’espère bien ne jamais vous revoir…
Elle tourna les talons et se dirigea vers la porte.
Un des rastaquouères se leva et vint bloquer la sortie, la ramenant à son point de départ. Un autre choisit un CD, l’ouverture de La Pie voleuse de Rossini, et tourna le volume à fond. Ils allaient lui taper dessus, c’était sûr. Je ne crierai pas. Je ne leur donnerai pas ce plaisir-là. Ils n’allaient pas la trucider. Seraient bien embêtés avec un cadavre sur les bras !