Les Essais – Livre III
- Автор: Montaigne Michel de
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:
A veoir les efforts que Seneque se donne pour se preparer contre la mort, à le voir suer d'ahan, pour se roidir et pour s'asseurer, et se debattre si long temps en ceste perche, j'eusse esbranlé sa reputation, s'il ne l'eust en mourant, tresvaillamment maintenuë. Son agitation si ardante, si frequente, montre qu'il estoit chaud et impetueux luy mesme. Magnus animus remissius loquitur, et securius : Non est alius ingenio, alius animo color. Il le faut convaincre à ses despens. Et monstre aucunement qu'il estoit pressé de son adversaire. La façon de Plutarque, d'autant qu'elle est plus desdaigneuse, et plus destendue, elle est selon moy, d'autant plus virile et persuasive: Je croirois aysément, que son ame avoit les mouvemens plus asseurez, et plus reiglez. L'un plus aigu, nous pique et nous eslance en sursaut: touche plus l'esprit. L'autre plus solide, nous informe, establit et conforte constamment: touche plus l'entendement. Celuy là ravit nostre jugement: cestuy-ci le gaigne.
J'ay veu pareillement d'autres escrits, encores plus reverez, qui en la peinture du combat qu'ils soustiennent contre les aiguillons de la chair, les representent si cuisants, si puissants et invincibles, que nous mesmes, qui sommes de la voirie du peuple, avons autant à admirer l'estrangeté et vigueur incognuë de leur tentation, que leur resistance.
A quoy faire nous allons nous gendarmant par ces efforts de la science? Regardons à terre, les pauvres gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur besongne: qui ne sçavent ny Aristote ny Caton, ny exemple ny precepte. De ceux-là, tire nature tous les jours, des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l'escole. Combien en vois je ordinairement, qui mescognoissent la pauvreté: combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celuy là qui fouït mon jardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en addoucissent et amollissent l'aspreté. La phthysie, c'est la toux pour eux: la dysenterie, devoyement d'estomach un pleuresis, c'est un morfondement: et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefves, quand elles rompent leur travail ordinaire: ils ne s'allitent que pour mourir. Simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est.
J'escrivois cecy environ le temps, qu'une forte charge de nos troubles, se croupit plusieurs mois, de tout son poix, droict sur moy. J'avois d'une part, les ennemis à ma porte: d'autre part, les picoreurs, pires ennemis, non armis sed vitiis, certatur. Et essayois toute sorte d'injures militaires, à la fois:
Hostis adest dextra læváque à parte timendus,
Vicinóque malo terret utrumque latus.
Monstrueuse guerre: Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore contre soy: se ronge et se desfaict, par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu'elle se ruine quand et quand le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souvent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d'aucune chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït. Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en monstre l'exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l'encontre des siennes propres: Où en sommes nous? Nostre medecine porte infection.
Nostre mal s'empoisonne
Du secours qu'on luy donne.
Exuperat magis ægrescitque medendo.
Omnia fanda nefanda malo permista furore,
Justificam nobis mentem avertere Deorum.
En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s'en sent, et la teste et les talons: aucune partie n'est exempte de corruption. Car il n'est air, qui se hume si gouluement: qui s'espande et penetre, comme faict la licence. Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger: des François on ne sçait plus faire un corps d'armee, constant et reglé: Quelle honte? Il n'y a qu'autant de discipline, que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne: il a plus affaire au dedans qu'au dehors. C'est au commandement de suivre courtizer, et plier: à luy seul d'obeïr: tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l'ambition: par combien d'abjection et de servitude, il luy faut arriver à son but. Mais cecy me deplaist-il de voir, des natures debonnaires, et capables de justice, se corrompre tous les jours, au maniement et commandement de ceste confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et l'imitation. Nous avions assez d'ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses. Si que, si nous continvons, il restera mal-ayseement à qui fier la santé de cest estat, au cas que fortune nous la redonne.
Hunc saltem everso juvenem succurrere seclo,
Ne prohibete.
Qu'est devenu cest ancien precepte: Que les soldats ont plus à craindre leur chef, que l'ennemy? Et ce merveilleux exemple: Qu'un pommier s'estant trouvé enfermé dans le pourpris du camp de l'armee Romaine, elle fut veuë l'endemain en desloger, laissant au possesseur, le comte entier de ses pommes, meures et delicieuses? J'aymeroy bien, que nostre jeunesse, au lieu du temps qu'elle employe, à des peregrinations moins utiles, et apprentissages moins honorables, elle le mist, moitié à veoir de la guerre sur mer, sous quelque bon Capitaine commandeur de Rhodes: moitié à recognoistre la discipline des armees Turkesques. Car elle a beaucoup de differences, et d'avantages sur la nostre. Cecy en est: que nos soldats deviennent plus licentieux aux expeditions: là: plus retenus et craintifs. Car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonades en la paix, sont capitales en la guerre. Pour un oeuf prins sans payer, ce sont de conte prefix, cinquante coups de baston. Pour toute autre chose, tant legere soit elle, non necessaire à la nourriture, on les empale, ou decapite sans deport. Je me suis estonné, en l'histoire de Selim, le plus cruel conquerant qui fut onques, veoir, que lors qu'il subjugua l'Ægypte, les beaux jardins d'autour de la ville de Damas, tous ouvers, et en terre de conqueste: son armee campant sur le lieu mesmes, furent laissé vierges des mains des soldats, parce qu'ils n'avoient pas eu le signe de piller.
Mais est-il quelque mal en une police, qui vaille estre combatu par une drogue si mortelle? Non pas disoit Favonius, l'usurpation de la possession tyrannique d'une republique. Platon de mesme ne consent pas qu'on face violence au repos de son païs, pour le guerir: et n'accepte pas l'amendement qui trouble et hazarde tout, et qui couste le sang et ruine des citoyens. Establissant l'office d'un homme de bien, en ce cas, de laisser tout là: seulement prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire. Et semble sçavoir mauvais gré à Dion son grand amy, d'y avoir un peu autrement procedé.
J'estois Platonicien de ce costé là, avant que je sçeusse qu'il y eust de Platon au monde. Et si ce personnage, doit purement estre refusé de nostre consorce: (luy, qui par la sincerité de sa conscience, merita envers la faveur divine, de penetrer si avant en la Chrestienne lumiere, au travers des tenebres publiques, du monde de son temps,) je ne pense pas, qu'il nous sie bien, de nous laisser instruire à un Payen, Combien c'est d'impieté, de n'atendre de Dieu, nul secours simplement sien, et sans nostre cooperation. Je doubte souvent, si entre tant de gens, qui se meslent de telle besoigne, nul s'est rencontré, d'entendement si imbecille, à qui on aye en bon escient persuadé, qu'il alloit vers la reformation, par la derniere des difformations: qu'il tiroit vers son salut, par les plus expresses causes que nous ayons de trescertaine damnation: que renversant la police, le magistrat, et les loix, en la tutelle desquelles Dieu l'a colloqué: remplissant de haines, parricides, les courages fraternels: appellant à son ayde, les diables et les furies: il puisse apporter secours à la sacrosaincte douceur et justice, de la loy divine. L'ambition, l'avarice, la cruauté, la vengeance, n'ont point assez de propre et naturelle impetuosité: amorçons-les et les attisons, par le glorieux titre de justice et devotion. Il ne se peut imaginer un pire estat des choses, qu'où la meschanceté vient à estre legitime: et prendre avec le congé du magistrat, le manteau de la vertu: Nihil in speciem fallacius, quàm prava religio, ubi deorum numen prætenditur sceleribus. L'extreme espece d'injustice, selon Platon, c'est que, ce qui est injuste, soit tenu pour juste.
Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages presens seulement,
undique totis,