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Les enfants d'Icare

Электронная книга - «Les enfants d'Icare». Краткое содержание книги:

« Il se trouvait à un moment où l’Histoire retient son souffle, où le présent se détache de ce qui a été… Toutes les réussites du passé se trouvaient réduites à néant, mais une seule pensée revenait inlassablement dans l’esprit de Reinhold comme un écho tenace : désormais l’homme n’était plus seul dans l’univers. »
L’astronef étranger s’était posé sur Terre et nul ne l’avait vu arriver. Maintenant qu’il était là, plus rien ne serait comme avant. Sans se montrer, ses occupants ne tardent pas à imposer leur volonté à l’homme. Ils exigent et obtiennent le désarmement général.
L’action des Suzerains est incontestablement bénéfique et cependant un doute terrible subsiste… Pourquoi aucun humain n’a-t-il pu les apercevoir ? L’existence de l’humanité n’est-elle pas menacée ?
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— Personne ne l’a jamais deviné et vous voyez maintenant pourquoi nous ne pouvions pas vous le dire. Il n’y avait qu’un seul événement capable de traumatiser l’humanité à ce point-là. Et ce n’est pas à l’aube de son histoire qu’il s’est produit mais tout à fait à la fin.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Quand, il y a un siècle et demi, nos nefs ont surgi dans votre ciel, c’était le premier contact entre nos deux races, bien que nous vous ayons évidemment étudiés à distance. Pourtant, vous avez eu peur de nous et vous nous avez reconnus comme nous savions que vous le feriez. Ce n’était pas un souvenir à proprement parler. Vous avez déjà eu la preuve que le temps est plus complexe que ne l’imaginait votre science. Car il ne s’agissait pas d’un souvenir du passé mais d’un souvenir du futur – le souvenir des dernières années de votre race, celles où elle savait que tout était consommé. Nous avons fait tout ce que nous avons pu mais ce n’était pas une fin facile et, parce que nous étions là, vous nous avez identifiés à la mort de l’espèce. Oui, bien qu’elle se situât dix mille ans dans l’avenir ! C’était comme si un écho déformé s’était répercuté dans le cercle fermé du temps, un écho du futur retentissant dans le passé. Ce n’était pas un souvenir. Disons que c’était une prémonition.

C’était là un concept malaisé à assimiler et Jan se battit en silence pour le digérer. Il aurait pourtant dû être préparé : il avait déjà eu amplement la preuve que la relation normale de cause à effet pouvait être renversée. La mémoire atavique, cela existait, et elle était, en un sens, indépendante du temps. Pour elle, l’avenir et le passé ne faisaient qu’un. Voilà pourquoi, dix mille ans auparavant, les hommes avaient entr’aperçu une image déformée des Suzerains à travers un brouillard de crainte et de terreur.

— Je comprends, maintenant, murmura le Dernier Homme.

Le Dernier Homme ! Jan avait un mal fou à se considérer comme tel. Quand il s’était élancé dans l’espace, il avait accepté l’éventualité de se trouver à jamais coupé de la race humaine, d’être condamné à l’exil à perpétuité, et il n’était pas encore terrassé sous le poids de la solitude. Peut-être qu’au fil des années le désir nostalgique de voir un autre être humain s’emparerait de lui et l’accablerait mais pour l’instant, la compagnie des Suzerains l’empêchait de se sentir irrémédiablement seul.

Dix ans plus tôt, il y avait encore des hommes sur la Terre, mais c’étaient des survivants qui avaient dégénéré et leur disparition n’avait en rien affecté Jan. Pour des raisons que les extraterrestres ne pouvaient pas expliquer mais dont il soupçonnait qu’elles étaient dans une large mesure de nature psychologique, aucun enfant n’était né pour remplacer ceux qui étaient partis. L’Homo sapiens était une espèce éteinte.

Peut-être que le manuscrit rédigé par quelque nouveau Gibbon, annales des derniers jours de la race humaine, gisait, abandonné, dans une des villes demeurées intactes. Si tel était le cas, Jan doutait qu’il prendrait la peine de le lire : Rashaverak lui avait appris tout ce qu’il souhaitait savoir. Ceux qui n’avaient pas péri de leurs propres mains avaient cherché l’oubli dans des activités toujours plus fébriles, dans des sports violents et suicidaires qui, souvent, ne se différenciaient pas de guerres à échelle réduite. La population décroissait rapidement et les survivants vieillissants s’étaient rapprochés les uns des autres, armée vaincue serrant les rangs dans la déroute. Avant que le rideau ne tombât pour toujours, le dernier acte avait dû être illuminé par des éclairs d’héroïsme et de dévouement, assombri par la sauvagerie et l’égoïsme. Jan ne saurait jamais si ç’avait été le désespoir ou la résignation qui avait eu le dernier mot.

Il avait amplement de quoi s’occuper l’esprit. La base des extraterrestres était installée à quelques centaines de mètres d’une villa vide, et il avait passé des mois à l’équiper de matériel qu’il allait chercher à la ville la plus proche, distante d’une trentaine de kilomètres. Il s’y rendait par la voie des airs en compagnie de Rashaverak dont il doutait que l’amitié fût totalement altruiste. Le psychologue continuait d’étudier le dernier spécimen de l’Homo sapiens.

La ville en question avait certainement été évacuée avant la fin car les maisons, et même de nombreuses installations de service public, étaient encore en ordre de marche. Il n’aurait pas été difficile de relancer les générateurs afin que l’illusion de la vie en illumine à nouveau les larges avenues. Jan y avait songé mais y avait renoncé : ç’aurait été trop morbide. S’il y avait une chose à laquelle il se refusait, c’était se lamenter sur le passé.

Il y avait tout ce qui lui était nécessaire sur place pour subvenir à ses besoins jusqu’à la fin de ses jours, mais ce qu’il voulait par-dessus tout, c’étaient un piano électronique et certaines transcriptions de Bach. Il n’avait jamais eu assez de temps pour se consacrer comme il l’aurait aimé à la musique : ce temps perdu, il était bien décidé à le rattraper. Quand il ne jouait pas lui-même, il écoutait des enregistrements de symphonies ou de concertos, de sorte que la villa n’était jamais silencieuse. La musique était devenue le talisman qui le protégeait de la solitude, cette solitude qui, un jour, aurait sûrement raison de lui.

Il faisait de longues et fréquentes promenades dans les collines, songeant à tout ce qui s’était passé pendant les quelques mois qui avaient suivi son départ. Quand, quatre-vingts années terrestres plus tôt, il avait dit adieu à Sullivan, l’idée ne lui était pas venue un seul instant que la dernière génération humaine était déjà procréée.

Quel imbécile il avait été ! Pourtant, il ne savait pas au juste s’il regrettait d’avoir agi comme il l’avait fait. S’il n’avait pas quitté la Terre, il aurait assisté à l’agonie de l’espèce sur laquelle le temps avait désormais jeté le voile. Au lieu de cela, il avait sauté par-dessus les dernières années que l’Homme avait à vivre, il avait plongé dans le futur et trouvé la réponse à certaines questions que personne ne s’était jamais posées. Sa curiosité était presque entièrement satisfaite. Néanmoins, il se demandait parfois ce que les Suzerains attendaient et ce qui se passerait quand leur patience serait enfin récompensée.

Mais, la plupart du temps, il s’installait devant le clavier et faisait retentir l’air des accents de son Bach bien-aimé avec la sereine résignation à laquelle on ne parvient qu’au terme d’une existence longue et bien remplie. Peut-être se leurrait-il lui-même, peut-être n’était-ce là qu’une miséricordieuse ruse de l’esprit : toujours est-il qu’il avait le sentiment de faire ce qu’il avait toujours désiré faire. Son ambition secrète osait enfin émerger à la pleine lumière de sa conscience.

Jan avait toujours été un bon pianiste. Il était dorénavant le meilleur du monde.

24

Ce fut Rashaverak qui lui fit part de la nouvelle, mais Jan avait déjà deviné. Un cauchemar l’avait réveillé avant l’aube et il n’avait pu se rendormir. Il ne se le rappelait plus, ce qui était très curieux car il était persuadé qu’il est possible de se remémorer tout ce que l’on a rêvé si l’on s’efforce de le faire dès le réveil. Il ne se souvenait que d’une seule chose : il était redevenu petit garçon, il se trouvait au milieu d’une vaste plaine déserte, écoutant une voix sonore qui s’exprimait dans une langue inconnue.

Ce rêve l’avait troublé. Était-ce le premier assaut de la solitude ? Énervé, il était sorti de la villa et avait déambulé sur la pelouse envahie d’herbes folles.

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