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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Tenez! la balle qui a blesse votre Garibaldi au pied, aurait du lui percer le coeur!

Et, pour ne pas etre vu plus longtemps en compagnie de ces messieurs, il entra dans l'eglise, ou la voix grele de l'abbe Mauduit repondait aux lamentations des chantres.

-Il y couche, maintenant, murmura le docteur, avec un haussement d'epaules. Ah! quel coup de balai, il faudrait donner dans tout ca!

Les affaires de Rome le passionnaient. Puis, comme Leon rappelait la parole du ministre d'Etat, disant devant le Senat que l'Empire etait sorti de la Revolution, mais pour la contenir, ils en revinrent aux elections prochaines. Tous s'entendaient encore sur la necessite d'infliger une lecon a l'empereur; mais ils commencaient a etre pris d'inquietudes, les noms des candidats les divisaient deja, leur donnaient la nuit le cauchemar du spectre rouge. Pres d'eux, M. Gourd, mis avec la correction d'un diplomate, les ecoutait, plein d'un froid mepris: lui, etait pour l'autorite, simplement.

D'ailleurs, la ceremonie finissait, un grand cri melancolique qui sortait des profondeurs de l'eglise, les fit taire.

-Requiescat in pace!

-Amen!

Au cimetiere du Pere-Lachaise, pendant qu'on descendait le corps, Trublot qui n'avait pas lache le bras d'Octave, le vit echanger un nouveau sourire avec madame Juzeur.

-Ah! oui, murmura-t-il, la petite femme bien malheureuse.... Tout ce que vous voudrez, mais pas ca!

Octave eut un tressaillement. Comment! Trublot aussi! Ce dernier fit un geste de dedain; non, pas lui, un de ses camarades. Et, d'ailleurs, tous ceux que ce grignotage amusait.

-Pardon, ajouta-t-il. Puisque voila le vieux remise, je vais rendre compte a Duveyrier d'une commission.

La famille s'en allait, silencieuse et dolente. Alors, Trublot retint en arriere le conseiller, pour lui apprendre qu'il avait vu la bonne de Clarisse; mais il ne savait pas l'adresse, la bonne ayant quitte Clarisse la veille du demenagement, apres lui avoir fichu des claques. C'etait le dernier espoir qui s'envolait. Duveyrier mit la figure dans son mouchoir et rejoignit la famille.

Des le soir, des querelles commencerent. La famille se trouvait devant un desastre. M. Vabre, avec cette insouciance sceptique que les notaires montrent parfois, ne laissait pas de testament. On fouilla en vain tous les meubles, et le pis fut qu'il n'y avait pas un sou des six ou sept cent mille francs esperes, ni argent, ni titres, ni actions; on decouvrit seulement sept cent trente-quatre francs en pieces de dix sous, une cachette de vieillard gateux. Et des traces irrecusables, un carnet couvert de chiffres, des lettres d'agents de change apprirent aux heritiers, blemes de colere, le vice secret du bonhomme, une passion effrenee du jeu, un besoin maladroit et enrage de l'agiotage, qu'il cachait sous l'innocente manie de son grand travail de statistique. Tout y passait, ses economies de Versailles, les loyers de sa maison, jusqu'aux sous qu'il carottait a ses enfants; meme, dans les dernieres annees, il en etait venu a hypothequer la maison de cent cinquante mille francs, en trois fois. La famille resta atterree en face du fameux coffre-fort, ou elle croyait la fortune, sous clef, et dans lequel il y avait simplement un monde d'objets singuliers, des debris ramasses a travers les pieces, vieilles ferrailles, vieux tessons, vieux rubans, parmi des jouets en morceaux, voles jadis au petit Gustave.

Alors, eclaterent de furieuses recriminations. On traita le vieux de filou. C'etait indigne, de gacher ainsi son argent, en sournois qui se fiche du monde et qui joue une infame comedie, pour continuer a se faire dorloter. Les Duveyrier se montraient inconsolables de l'avoir nourri douze annees, sans lui reclamer une seule fois les quatre-vingt mille francs de la dot de Clotilde, dont ils avaient eu seulement dix mille francs. Ca faisait toujours dix mille francs, repondait avec violence Theophile, qui en etait encore a toucher un sou des cinquante mille, promis lors de son mariage. Mais Auguste, a son tour, se plaignait plus aprement, reprochait a son frere d'etre au moins parvenu a empocher les interets de cette somme pendant trois mois; tandis que lui n'aurait jamais rien des cinquante mille francs, egalement portes sur son contrat. Et Berthe, montee par sa mere, lachait des paroles blessantes, l'air indigne d'etre entree dans une famille malhonnete. Et Valerie, deblaterant sur les loyers qu'elle avait eu si longtemps la betise de payer au vieux, par peur d'etre desheritee, ne pouvait digerer cela, regrettait cet argent comme de l'argent immoral, employe a entretenir la debauche.

Quinze jours durant, ces histoires passionnerent la maison. Enfin, il ne restait que l'immeuble, estime trois cent mille francs; l'hypotheque payee, il y aurait donc environ la moitie de cette somme a partager entre les trois enfants de M. Vabre. C'etait cinquante mille francs pour chacun; maigre consolation, dont il fallait se contenter. Theophile et Auguste disposaient deja de leur part. Il fut convenu qu'on vendrait. Duveyrier se chargea de tout, au nom de sa femme. D'abord, il persuada aux deux freres de ne pas laisser faire la licitation devant le tribunal; s'ils s'entendaient, elle pouvait avoir lieu devant son notaire, maitre Renaudin, un homme dont il repondait. Ensuite, il leur souffla l'idee, sur le conseil meme du notaire, disait-il, de mettre la maison a bas prix, a cent quarante mille francs seulement: c'etait tres malin, les amateurs afflueraient, les encheres s'allumeraient et depasseraient toutes les previsions. Theophile et Auguste riaient de confiance. Puis, le jour de la vente, apres cinq ou six encheres, maitre Renaudin adjugea brusquement la maison a Duveyrier, pour la somme de cent quarante-neuf mille francs. Il n'y avait pas meme de quoi payer les hypotheques. Ce fut le dernier coup.

On ne connut jamais les details de la terrible scene qui se passa, le soir meme, chez les Duveyrier. Les murs solennels de la maison en etoufferent les eclats. Theophile dut traiter son beau-frere de gredin; publiquement, il l'accusait d'avoir achete le notaire, en lui promettant de le faire nommer juge de paix. Quant a Auguste, il parlait simplement de la cour d'assises, il voulait y trainer maitre Renaudin, dont tout le quartier racontait les coquineries. Mais si l'on ignora toujours comment la famille en arriva a s'allonger des calottes, ainsi que le bruit en courait, on entendit les dernieres paroles echangees sur le seuil, des paroles qui sonnerent facheusement, dans la severite bourgeoise de l'escalier.

-Sale canaille! criait Auguste. Tu envoies aux galeres des gens qui n'en ont pas tant fait!

Theophile, sorti le dernier, retint la porte, s'enrageant, s'etranglant, dans un acces de toux.

-Voleur! voleur!... Oui, voleur!... Et toi, voleuse, entends-tu, voleuse!

Il reforma la porte a la volee, si rudement, que toutes les portes de l'escalier battirent. M. Gourd, aux ecoutes, fut alarme. D'un coup d'oeil, il fouilla les etages; mais il apercut seulement le fin profil de madame Juzeur. Le dos rond, il rentra sur la pointe des pieds dans sa loge, ou il reprit son air digne. On pouvait nier. Lui, ravi, donnait raison au nouveau proprietaire.

Quelques jours plus tard, il y eut un raccommodement entre Auguste et sa soeur. La maison en resta surprise. On avait vu Octave se rendre chez les Duveyrier. Le conseiller, inquiet, s'etait decide a abandonner le loyer du magasin pendant cinq ans, pour fermer au moins la bouche d'un des heritiers. Lorsque Theophile apprit cela, il descendit avec sa femme faire une nouvelle scene chez son frere. Voila qu'il se vendait a cette heure, qu'il passait du cote des brigands! Mais madame Josserand se trouvait dans le magasin, il recut vite son paquet. Elle conseilla tout net a Valerie de ne pas plus se vendre que sa fille ne se vendait. Et Valerie dut battre en retraite, criant:

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