Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
— Vous n’avez pas l’air de les aimer beaucoup, vous non plus.
— Ne m’en parlez pas, répondit-elle. Mon père a fait la guerre d’Espagne du côté républicain, et mon deuxième frère est mort en prison. Alors vous pensez que les fascistes, je ne les porte pas dans mon cœur.
— Vous avez dit tout à l’heure aux miliciens, que vous étiez citoyenne espagnole et vous avez parlé du consul. C’est du consul franquiste que vous vouliez parler ?
— Naturellement, dit-elle en riant, il n’y en a pas d’autre.
— Et il vous recevrait ?
— Je me suis débrouillée pour garder ma nationalité espagnole, évidemment, et j’ai fait acte de soumission à Franco. Ça me permettra un jour ou l’autre, quand la guerre de France sera finie, d’aller là-bas, moi aussi, régler quelques comptes.
— Je boirai bien un deuxième verre, soupirai-je. J’ai une soif du tonnerre.
Nous allâmes nous asseoir à la terrasse vitrée du Palmarium. Il y faisait une chaleur de serre. Outre que le chauffage central donnait à plein, le soleil achevait de rôtir les clients. Il faisait même trop chaud.
Dehors, la tempête courbait toujours les mimosas en fleur de la place Arago. À travers les petites boules de peluche jaune au parfum printanier, on voyait la masse énorme du Canigou, là-bas, au fond de l’horizon, aux confins de l’Espagne. Il était couronné de neige qui brillait au soleil. On voyait l’hiver à travers l’été, en quelque sorte. Ici on oubliait le froid du dehors, les courants d’air furtifs et l’odeur de misère et de désespoir des hôtels que j’étais obligé de hanter.
Mais ici, vraiment, ces jolies femmes luxueusement harnachées, cette odeur de parfums chers — de contrebande, naturellement — , le suave balancement des mimosas et la présence de Consuelo me rendaient le goût à la vie que, depuis quelque temps, j’avais malheureusement une fâcheuse tendance à perdre.
Je me dis qu’il fallait réagir à tout prix contre ces dépressions sinon, quelque jour, l’une d’elle me coûterait cher. Il était absolument indispensable, dans le genre de partie que je jouais, d’avoir tous mes moyens, ça ne représentait pas grand-chose devant les multiples dangers quotidiens.
La vue de Consuelo aussi me regonflait. Je regardais son profil, avec son petit nez autoritaire et son menton qui avait bien l’air de montrer que la môme elle savait parfaitement ce qu’elle voulait.
— Ici, dit-elle, il faut se taire. C’est bourré de flics et d’indicateurs. Aussi bien de la Gestapo que de la police française. Sans parler, bien entendu, des éléments qui font partie de la Résistance. Ce qui fait qu’on est arrivé à ce que chacun écoute les autres. On s’espionne mutuellement. À chaque table un type tend l’oreille vers la table voisine cependant que de cette même table voisine un deuxième individu s’efforce d’entendre ce que raconte le premier.
— Ça doit faire du joli ! dis-je en riant.
— Oh ! ça fait des histoires terribles parce que, naturellement, devant tant d’obstination, on finit par se tromper et ça donne lieu à des quiproquos incroyables dont certains se sont mal terminés.
Je me retournai pour appeler le garçon. L’intérieur du café était plein de monde, mais plein à craquer. Les races y étaient si diversement représentées qu’on se serait cru dans une brasserie de Montparnasse. D’abord, il y avait pas mal d’officiers allemands, plus naturellement une forte proportion d’Espagnols occupés à régler à voix basse, avec des grimaces et en jetant autour d’eux des regards de conspirateurs, quelque affaire de marché noir.
Dans un coin, un gros type lisait un journal. Celui-là, c’était un Juif, il n’y avait pas besoin de le regarder à deux fois. Un officier boche était pourtant allé s’asseoir auprès de lui, puisqu’aussi bien c’était la seule place disponible, et il n’avait pas l’air plus dégoûté pour ça, quoi qu’il ait pu en dire, sans doute, à ses camarades.
Il y avait certainement de tout, dans cette boîte chic, toutes les sortes de gens qu’on trouve aux frontières sitôt qu’un pays est en guerre. Des trafiquants, des maquereaux des contrebandiers, des espions, des marchands d’or et des marchands de drogue, de pauvres bougres traqués et des flics de toutes les couleurs. Sans parler, bien entendu, d’une forte proportion de terroristes dans mon genre.
Et tout ça vivait, grouillait et grignotait les morceaux de l’Europe en train de crever.
Chapitre 5
— Allez, dis-je au bout d’un instant, on s’en va, tant pis pour la chaleur. Mais cette ambiance me colle le cafard. On dirait qu’on a réuni là toute la misère dorée du pays avec, en plus, quelques truands qui n’offrent aucune sympathie.
Consuelo me regarda avec surprise mais m’obéit. Pour elle, ce coin-là, c’était un monde neuf. Elle ne connaissait rien de la vie et se laissait automatiquement prendre aux apparences.
Nous errâmes longtemps dans les rues de Perpignan. On poussa même jusqu’à la gare où se tenaient deux miliciens qui contrôlaient les identités, la mitraillette sous le bras. Ils avaient l’air fatigué de types qui n’espèrent rien et sont à peu près certains qu’ils ne trouveront pas tout seuls le coupable. Ça se voyait, ça. Mais ça n’empêchait pas leur insolence et leurs airs prétentieux. Rien que pour ça ils m’auraient dégoûté, ces individus. Ils se croyaient dans leur propre ville en pays conquis. Ils étaient plus empoisonnants que les Allemands qui, pourtant, sur ce terrain, n’avaient pas besoin de leçons particulières.
Nous fîmes demi-tour et nous passâmes devant l’hôtel où j’avais couché la veille du drame.
Je manifestai l’intention de retrouver ma chambre. J’inventai un prétexte, mais ce que je voulais, à vrai dire, c’était décider la fille à monter chez moi. Mais pour ça, à d’autres, rien à faire. Elle ne vit pas d’inconvénient à ce que je rentre pour avertir le taulier que je reviendrais coucher là le soir même, et pour payer ma note, mais elle ne voulut même pas me suivre dans le hall. Elle se méfiait et elle avait raison. Quoique les histoires de jeunes filles surprises, c’est surtout du chiqué.
Quand une femme va quelque part, elle sait très exactement ce qu’elle va y faire. Il ne faut pas s’imaginer qu’on viole une poupée comme ça.
Alors, évidemment, comme on n’avait rien à faire d’autre, on reprit la promenade. Des miliciens et des Allemands patrouillaient dans les rues. Toute l’aristocratie locale de l’État français était en pleine effervescence. Parmi eux, il devait y en avoir quelques-uns qui serraient les fesses. Un gars comme ça descendu, c’était la première fois que ça se produisait. Et au cœur de Perpignan encore, presque devant la porte du quart. Devant tout le monde. Comme ils avaient tous pas mal de choses à se reprocher, et pas des trucs propres, ils se demandaient s’ils ne figuraient pas personnellement sur la liste des prochains embarquements pour le grand voyage. Certains, j’en suis sûr, allaient acheter une serrure de sûreté et pour les faire lever au milieu de la nuit, c’était pas la peine d’insister. Ils préféreraient je crois, se laisser griller dans la maison, tout vivants, que de mettre le nez dehors.
Mais maintenant, moi, ma mission était terminée. Je n’avais plus rien à y faire. Il n’était pas question de mettre en l’air tous les collaborateurs du pays. Je devais m’en tenir uniquement à ce que Bodager m’avait demandé et pas plus.
— Vous savez où ça se trouve, vous, Leucate ? demandai-je.