Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
— Oui, dit la poupée, c’est entre Narbonne et Perpignan, juste au milieu. La gare s’appelle Leucate-La Franqui.
— Qu’est-ce que c’est comme bled ?
— C’est un bled, pas plus. Il doit y avoir treize ou quatorze cents habitants. En temps normal, je veux dire, parce que maintenant ils sont bien quatre ou cinq mille. Il y a deux plages : le Barcarès et la Franqui. C’est une falaise qui s’avance dans la mer et des deux côtés il y a des stations balnéaires. Alors les Frisés sont en train d’y faire des travaux énormes, blockhaus, casemates blindées, radars et même, dit-on, une base de sous-marins. On croirait que c’est là qu’ils attendent le débarquement. Alors, naturellement, c’est rempli d’ouvriers.
— Quel genre d’ouvriers ? Des types du S.T.O. ?
— Oh ! il y a de tout : travail obligatoire, volontaires, soldats coloniaux, sénégalais, et toute la crème qu’ils ont pu ramasser dans les ports, à Marseille ou dans de grandes villes comme Lyon ou Toulouse. Il y a même des types de Perpignan qui vont y travailler. Il faut bien vivre.
— Bien sûr.
— Pourquoi me demandez-vous tout ça ? demanda-t-elle en riant. Vous avez l’intention de vous embaucher ?
— Peut-être.
Elle me regarda et ne répondit pas.
— Vous dit-elle enfin, vous avez une idée derrière la tête.
Et après tout je me dis qu’au point où on en était je pouvais bien lui raconter mon histoire.
Ou bien je devais avoir confiance en elle et c’était du tout cuit, ou alors elle me balancerait et dans ce cas elle n’avait pas à se gêner. Ce qu’elle avait déjà vu était largement suffisant pour me faire pendre. Elle n’avait qu’à aller trouver le premier flic venu et se mettre à table. Il n’y aurait bientôt pas plus de Maurice que de beurre en broche.
— Écoutez, dis-je enfin, je peux bien vous avouer ce qui se passe. Vous m’avez déjà vu à l’œuvre et si vous ne connaissez rien de mon passé, mon présent vous savez ce qu’il est. Vous devez bien penser également que ce n’est pas par hasard que je suis venu à Perpignan, mettre en l’air un bonhomme dont je n’avais jamais entendu parler il y a seulement dix jours. En outre, vous savez que je porte sous mon aisselle gauche un petit joujou bien astiqué qui ne demande qu’à fonctionner. Je ne le porte pas, vous le comprenez, pour m’aider à vendre des cravates. J’ai un boulot un peu plus compliqué.
Nous traversions la Pépinière. Elle s’arrêta et me regarda longuement.
— Je vois, dit-elle. Vous êtes un agent secret.
— Pas si secret que ça, répondis-je, puisque vous me connaissez. Et malheureusement vous n’êtes pas la seule. Je suis un personnage hors série.
— Mais pourquoi diable voulez-vous aller à Leucate ? Ce sont les plans que vous voulez ?
— Un peu, mais en outre j’ai entendu dire que c’était zone interdite, qu’il fallait un laissez-passer pour s’y rendre, enfin un tas de trucs. J’ai pensé que c’était aussi la meilleure planque. Il est rare que les Allemands cherchent autour d’eux les bonhommes qui les gênent. Ils sont tellement persuadés de leur puissance et de la crainte salutaire qu’ils inspirent qu’ils ne peuvent pas admettre qu’on aille se réfugier auprès d’eux. Et puis ce sont des maniaques du travail. Du moment qu’on usine, on est en odeur de sainteté !
— Mais vous n’allez pas faire le manœuvre, tout de même !
— Et pourquoi pas ?
Elle s’assit sur un banc. Je pris place auprès d’elle et la pris par la taille. Elle se défendit à peine.
Le parc était désert. Il faut dire qu’il commençait à descendre un froid mortel qui vous glaçait tout de suite les épaules. Le vent faisait chanter les arbres de leur grande voix. Des silhouettes voûtées traversaient vite les allées mornes, sauf de rares amoureux que la passion réchauffait et qui déambulaient à pas lents à travers les carrefours propices. Nous nous étions assis à l’abri. Dans notre dos, une rangée de troènes nous protégeait des rafales cruelles.
— Je connais… commença Consuelo.
Mais je me moquais de ce qu’elle connaissait. Je la serrai contre moi, je l’obligeai à tourner la tête et je l’embrassai sur les lèvres. Elle se débattit un peu mais elle me céda presque tout de suite et même passa son bras autour de mon cou. Je sentais contre moi la chaleur de son corps, je ne respirais que le parfum trop sucré qui était le sien et, tout près des miens, ses grands yeux noirs à demi-fermés, se révulsaient.
Quand nous nous séparâmes, je ne savais plus très bien où nous avions laissé la conversation, et elle non plus. D’ailleurs, je n’avais pas envie de parler, il me suffisait de la regarder et de laisser bercer mon désir par le bruit triste du vent dans les arbres trop hauts.
À cette heure-ci, le quartier était presque désert. Le marché de gros n’avait lieu que le matin et la plupart des expéditeurs avaient fermé leur boutique.
Ce fut la môme, pourtant, qui revint la première à la réalité.
— Je connais quelqu’un, reprit-elle, qui dirige une affaire de travaux publics. Il a précisément un chantier à Leucate. Il pourrait te prendre avec lui, dans ses bureaux.
— Mais je n’y entends rien, moi, aux travaux publics. Sorti de la terrasse, je ne serai bon à rien.
— Oh ! répondit-elle, il n’est pas nécessaire d’être ingénieur. Avec un peu de comptabilité élémentaire et une grande gueule, on devient très facilement directeur du chantier. C’est un travail administratif.
— On verra ça, dis-je. Pour l’instant, j’ai envie de prendre deux ou trois jours de congé. J’ai les nerfs à fleur de peau. Et puis il faut débarrasser Francis de ses trois compagnons. On parlera de tout ça lorsque tout se sera bien passé.
— Comme vous voudrez.
Mais ses lèvres, décidément, me plaisaient. Je ne pouvais pas oublier leur goût de violette. Alors, ma foi, je remis ça. Et ce coup-ci elle fit moins de manières et ça se passa très bien. C’est quand je voulus glisser ma main dans l’échancrure de son manteau et toucher son sein que ça tourna mal. Elle se leva vivement.
— Je rentre, dit-elle.
— Tu es fâchée ?
Elle ignora la familiarité.
— Pourquoi voulez-vous que je sois fâchée ? Il se fait tard, c’est tout. Et d’ailleurs il faut que je voie mon frère pour le mettre au courant si on veut, ce soir, sortir les cadavres de la chambre.
— Allons-y, répondis-je, résigné.
Je voyais qu’aujourd’hui, elle n’était pas décidée, qu’il n’y avait rien à faire, et d’ailleurs je comprenais parfaitement que si j’insistais je risquais de tout gâter. J’avais déjà connu une Espagnole, je connais leur mentalité, ce sont des filles extrêmement capricieuses, elles se donnent quand elles veulent ou pas du tout.
Et allumeuses avec ça. Capables de damner le pauvre mec qui leur attribuerait de l’importance. Il faut les considérer comme ce qu’elles sont. De beaux jouets pour adultes.
Je me levai et je la suivis. L’ombre descendait de plus en plus vite. Au coucher du soleil, le vent mollit et tomba, mais dix minutes après il repartait avec plus de rage encore, comme s’il avait voulu rattraper le temps perdu.
Nous franchîmes la Basse sur un vieux pont, on passa sous le Castillet pour arriver enfin au café de France qui est le plus grand bistrot de la ville et qui est le seul, d’ailleurs, à avoir une touche un peu parisienne. Il fait partie du très vieil immeuble du plus pur style ibère qui contient la Mairie. C’était un coin tiède et intime à souhait. On n’entendait que le grincement des trams et des cornes de voitures. Le bruit du vent était couvert par le vacarme de la rue. Parce que comme vacarme, précisément, ici, ce n’était pas illusoire. Toute une foule arpentait les rues en parlant fort, en riant aux éclats, sans souci des voisins ni des passants.