Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
Il baisse les yeux vers Eileen qui négocie la paroi à coups de pied : brève remise en mémoire des enjeux de la partie. Avec sa lampe en haut de son casque, on dirait un poisson des profondeurs. Elle le rejoint très vite. Une main gantée sur le haut de la paroi, et elle le rattrape d’une souple contraction des biceps. Une forte femme, se dit Roger, mais il décide de continuer en tête. Il est maintenant dans une telle forme que personne, à part Dougal peut-être, ne pourrait aller aussi vite.
Et c’est ainsi qu’ils grimpent dans les blanches ténèbres de cette nuit de neige.
Le plus bizarre, c’est qu’ils peuvent à peine communiquer. Roger « entend » Eileen grâce à des tractions sur la corde qui les relie. S’il met trop de temps à étudier un point délicat vers le haut, il sent une légère traction interrogatrice sur la corde. Deux coups lorsqu’il l’assure signifient qu’elle monte. Un coup long : elle a compris qu’il franchit un passage difficile. La communication par corde peut donc être à la fois complexe et subtile. Mais en dehors de ça, et du rare cri poussé en écartant son masque (ce qui implique la punition d’un visage plein de grésil), ils sont isolés. Des partenaires muets. Le passage de relais se passe bien : l’un dépasse l’autre avec un signe de main – tout va bien. Eileen monte donc, et Roger la regarde en tendant la corde. Pas le moment de réfléchir à leur situation, heureusement. Mais tandis qu’il se repose sur les pointes de ses crampons dans des creux effectués avec son piolet, Roger éprouve avec acuité l’« être-là » de sa position, coupée du passé ou de l’avenir, irrévocablement dans ce moment, sur cette paroi de falaise qui monte pour toujours et descend à jamais, interminablement. Et s’il ne fait pas ce qu’il faut, il n’y aura plus jamais d’autre réalité.
Et puis, au milieu d’un passage, la corde fixe est coupée au milieu. Tranchée net par la chute d’une roche ou d’un bloc de glace. Maintenant, Roger doit escalader un passage sans corde, en pitonnant pour s’assurer. Chaque mètre au-dessus du dernier relais représente une chute de deux mètres…
Roger ne pensait pas que l’escalade serait aussi difficile, et l’adrénaline bannit tout épuisement. Il étudie les tout premiers mètres d’un passage qui doit en faire dix ou douze, invisible dans les sombres tourbillons de neige. Ça ne peut être que Marie, ou Dougal, qui a ouvert cette voie. Il a juste la place de mettre ses mains dans la fissure. Une faille presque verticale sur une certaine longueur, avec des marches taillées dans la glace. Il se faufile donc vers le haut, en crabe, le pied sûr. Et puis la fissure s’élargit et la glace est trop loin au fond pour lui être utile – mais il peut coincer ses bottes à crampons dans la faille et les tourner sur le côté, afin de les bloquer dans la glace peu épaisse dont l’intérieur est tapissé. Il crée ainsi son propre escalier, en utilisant surtout la torsion des crampons. Soudain, la fissure se referme et il doit chercher autour de lui… ah, là ! Une faille horizontale et, dedans, le piton vide. Très bien. Il s’y accroche ; bon, jusque-là, il est en sécurité. Peut-être le piton suivant est-il en haut de la rampe, à droite ? Il palpe la paroi, à la recherche des légères indentations susceptibles de lui offrir une prise, s’accroupit et franchit la rampe en canard, tout en se demandant où peuvent bien être les chevilles suivantes… Ah ! En voilà une juste au niveau de ses yeux. Parfait. Et puis il y a une strate horizontale d’un mètre d’épaisseur environ, formant une échelle abrupte. Très abrupte.
Arrivés au bout du passage, ils s’aperçoivent que la tente du camp d’en haut a été écrasée sous une masse de neige. Une avalanche. Un coin de la tente bat lamentablement au vent.
Eileen observe les dégâts à la double lumière de leurs deux lampes frontales. Elle tend le doigt vers la neige, fait mine de creuser. Le froid est tellement intense que les flocons de neige n’adhèrent pas les uns aux autres, et la déblayer revient à pelleter des grains de sable grossiers. Mais ils n’ont pas le choix et se mettent au travail. Ils finissent par déblayer la tente, et – bénéfice annexe – l’effort les a réchauffés, bien que Roger ait l’impression de ne plus pouvoir bouger le petit doigt. Certains montants sont tordus, d’autres cassés, et ils doivent les redresser avant de retendre la toile dessus. Roger entasse la neige et la glace à coups de pieds autour de la base de la tente jusqu’à ce qu’elle soit « rigoureusement à l’épreuve des bombes », comme diraient leurs ouvreurs de voie. Ils n’ont plus qu’à espérer qu’une autre avalanche ne l’enfouira pas de nouveau, option qu’ils n’osent envisager, car ils ne peuvent déplacer le campement. Ils sont bien obligés de courir le risque. À l’intérieur, ils posent leurs paquets, allument le réchaud et mettent un faitout de glace à fondre. Ils enlèvent leurs crampons, se blottissent dans leurs duvets. Ainsi encoconnés jusqu’à la taille, ils entreprennent de remettre de l’ordre dans le désastre. Il y a du grésil partout, mais il ne fondra pas à moins qu’ils ne le rapprochent du réchaud. En cherchant un paquet de ragoût dans les piles de matériel renversées, Roger prend à nouveau conscience de sa fatigue. Ils enlèvent leur masque à oxygène afin de pouvoir boire. « Sacrée promenade ! » Une soif inextinguible. Ils rient, soulagés. Il effleure un faitout inutilisé de sa main nue. C’est la gelure assurée. Eileen calcule sans émotion visible les risques d’avalanche. « Bon, si le vent se maintient, nous devrions être tranquilles. » Ils parlent de Stephan et hument, en jouant des naseaux, les premiers effluves de ragoût. Eileen exhume la radio et appelle le camp d’en bas. Stephan dort. Il respire bien, apparemment. « C’est la morphine », commente Eileen. Ils engloutissent leur repas en quelques minutes.
La neige, sous la tente, est marquée d’empreintes de bottes et Roger n’arrive pas à dormir sur le sol inégal. À la recherche d’un peu de chaleur et d’une surface plus plane, il roule et se déplace jusqu’à ce qu’il soit coincé contre le duvet d’Eileen, mais là aussi le sol est rembourré avec des noyaux de pêche.
Eileen se colle contre lui. Il se réchauffe rapidement et se demande s’ils ne seraient pas mieux dans le même duvet.
— C’est fou ce que les gens peuvent inventer pour s’amuser, commente Eileen d’une voix ensommeillée.
Un petit rire.
— Ce n’est pas amusant.
— Pas amusant ? Cette escalade…
Un énorme bâillement. Roger sent venir la vague de sommeil qui va l’emporter.
— Ouais, sacrée escalade, convient-il.
Il ne peut pas dire le contraire.
— C’était génial.
— Hm-hm, d’autant que personne n’est mort.
— Exact, dit-elle en bâillant à son tour. J’espère que Stephan ira mieux. Sinon, il va falloir que nous le redescendions.
Les quelques jours suivants, chacun est obligé de sortir dans la tempête pour assurer le ravitaillement du camp d’en haut et dégager la glace qui se forme sur les cordes fixes. C’est un travail épuisant – quand ils parviennent à le faire, ce qui n’est pas toujours possible : il y a des jours où le vent empêche tout le monde de sortir et ils doivent rester blottis à l’intérieur en espérant que les tentes resteront accrochées à la paroi. Par une triste journée, Roger et Stephan sont assis dans le camp du bas. Stephan, qui est remis de son œdème, a hâte de reprendre l’escalade.