Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
— Allons ! Vous pourrez la treuiller quand vous aurez passé la Corniche Grâce-à-Dieu. Vous devriez y arriver en un rien de temps.
— Marie, ne vous mêlez pas de ça ! lance Eileen. Nous allons nous diviser équitablement le matériel. Vous n’avez pas à mettre votre grain de sel là-dedans.
Marie la foudroie du regard, s’éloigne en frappant le sol du pied et rentre sous sa tente.
Arthur et Roger échangent un coup d’œil éloquent. La division se poursuit. La corde est apparemment le plus gros point d’achoppement. Mais le partage sera juste.
Dès que le vent s’apaise un peu, l’équipe de sauvetage – Frances et les quatre sherpas – part. Roger descend avec eux pour les aider à franchir la Corniche Grâce-à-Dieu et récupérer la corde fixe qui se trouve là. Le vent souffle toujours par rafales, mais moins violemment. Au milieu du franchissement de la corniche, Frances perd l’équilibre et se retrouve pendue au bout d’une corde. Roger plonge sans même s’en rendre compte, la rattrape et la maintient.
— Nous ne pouvons plus nous rencontrer comme ça, dit Frances d’une voix étouffée par sa cagoule. On va jaser.
Lorsqu’ils arrivent au Grand Goulet, Roger leur dit au revoir. Les sherpas sont assez chaleureux, mais Frances est pâle comme un linge, et ne dit pas grand-chose. C’est à peine si elle a prononcé deux paroles au cours des deux derniers jours, et Roger se demande ce qu’elle peut bien penser.
— C’est la malchance, lui dit-il. Mais vous aurez une autre occasion un jour.
— Merci de m’avoir rattrapée quand je suis tombée après le camp neuf, dit-elle, l’air mal à l’aise, alors qu’il s’apprête à repartir. Vous êtes rudement rapide. Je me serais fait un mal de chien si j’avais roulé sur le côté gauche.
— Ravi d’avoir pu vous aider, dit-il avant d’ajouter, en repartant : Vous avez du cran. Franchement, chapeau.
Elle lui fait une grimace.
Sur le chemin du retour, Roger doit récupérer la corde fixe pour la suite de l’escalade, de sorte que sur la Corniche Grâce-à-Dieu, il est uniquement assuré par le piton d’au-dessus. S’il dévissait, il tomberait de vingt-cinq mètres peut-être et se balancerait comme un pendule sur le basalte rugueux. La corniche devient tout autre. Il s’aperçoit que la surface de cette chaussée est assez large, en effet, pour marcher dessus, mais le vent lui souffle brutalement dans le dos, il est tout seul, le ciel est bas et sombre, et la neige menace. Alors, tout d’un coup, il sent ses poils se hérisser, il avale à grandes goulées l’oxygène qui siffle dans son masque, la paroi rocheuse tavelée semble briller d’une lueur interne, et le monde entier paraît se dilater indéfiniment, devenir plus immense à chacune de ses pulsations. Et il se gonfle, se gonfle, se gonfle les poumons.
Roger ne parle pas de ce moment étrange et inquiétant sur la corniche lorsqu’il retrouve Eileen et Hans dans la grotte. Les autres sont montés ravitailler les campements d’en haut. Dougal et Marie sont même repartis jusqu’au camp neuf. Eileen, Hans et Roger chargent leurs sacs – très lourdement, ils s’en rendent compte lorsqu’ils ressortent de la grotte – et remontent en se hissant à la guide-rope. La corde est parfois glacée, et la montée pénible, parfois dangereuse. Le vent souffle de la gauche, maintenant, et non plus d’en haut. Le temps qu’ils arrivent au camp sept, il fait presque nuit, et Stephan et Arthur occupent déjà l’unique tente. Dans le crépuscule des miroirs et le fort vent latéral, ils ont du mal à dresser une seconde tente. D’autant qu’il n’y a pas d’autre endroit horizontal. Ils doivent l’ériger sur une pente, et la fixer à l’aide de pitons fixés dans la falaise. Lorsque Eileen, Roger et Hans entrent enfin dans la nouvelle tente, Roger est gelé, il meurt de faim et de soif. « Af-freux », dit-il avec accablement, imitant Marie et les sherpas. Ils font fondre de la neige et réchauffent un faitout de ragoût, blottis dans leurs duvets. Quand ils ont fini de manger, Roger met son masque à oxygène, règle le débit pour dormir et s’endort aussitôt.
L’épisode de la Corniche Grâce-à-Dieu lui revient à l’esprit et le réveille un instant. Le vent s’acharne sur les parois tendues de la tente, et Eileen, qui rédige des notes logistiques pour la journée du lendemain, glisse le long de la pente sous la tente, jusqu’à ce que leurs deux duvets ne forment plus qu’une masse informe. Roger la regarde : un bref sourire de ce visage las, bouffi, marqué par les gelures. De grands deltas de rides sous les yeux. Il commence à se réchauffer les pieds et se rendort, bercé par les claquements de la toile de tente, le sifflement de l’oxygène, le scritch-scratch d’un stylo.
Cette nuit-là, la tempête reprend toute sa violence.
Le lendemain matin, ils démontent la tente par grand vent – rude tâche – et entreprennent de transférer le matériel vers le camp huit. À mi-chemin entre les deux, il se met à neiger. Roger regarde ses pieds à travers des tourbillons de granulés durs et secs. Ses doigts gantés s’enroulent autour du jumar glacé, il le fait glisser vers le haut de la corde gelée, le bloque, se hisse vers le haut. Il a un mal fou à repérer les appuis pour ses pieds dans le poudrin que le vent chasse horizontalement devant la paroi. La falaise entière semble réduite à un fleuve d’écume fouettée. Toute son attention est concentrée sur ses pieds et ses mains. Il a très froid aux doigts, au nez, aux orteils. Il se frotte le nez à travers son masque, ne sent rien. Le vent le secoue violemment, comme un géant qui essaierait de le faire tomber. Dans les passes étroites, le vent est moins fort, mais ils ont l’impression de se retrouver sous une avalanche : la neige s’accumule par paquets entre les corps et la pente, les enfouit, se glisse entre leurs jambes et continue à couler. Ils franchissent une rigole qui leur paraît interminable. Roger s’en fait pour son nez, par intermittence, mais il est surtout préoccupé par la situation immédiate : grimper à la corde, garder une prise pour le pied. La visibilité est inférieure à vingt mètres. Ils ont l’impression d’être dans une petite bulle blanche qui vole vers la gauche à travers la neige.
À un moment donné, Roger doit attendre Eileen et Hans pour franchir le bloc de pierre avec lequel Frances a eu tant d’ennuis. Ses pensées vagabondent et il se prend à songer que leurs chances de succès ont radicalement changé – et avec elles, la nature de l’escalade. Peu de vivres, confrontés à une voie inconnue dans des conditions météo qui vont en se détériorant… Roger se demande comment Eileen va s’en tirer. Elle a déjà mené des expéditions, mais les circonstances sont assez exceptionnelles.
Elle le dépasse à vive allure, chasse la glace de la corde, balaye le grésil du haut du rocher. Se hisse, le franchit d’un mouvement coulé. Tout en regardant Hans répéter l’opération, Roger sent le vent qui le transperce à travers les multiples couches de la combinaison d’escalade, l’épais rembourrage de la combinaison intérieure, sa peau… Il essuie le grésil de ses lunettes d’une main engourdie par le froid et les suit.
C’est le printemps, mais le système hivernal de basse pression est encore en place au-dessus d’Olympus Mons. Il attire les vents humides du sud, créant des conditions de tempête sur les arcs est et sud de l’escarpement. Si la neige tombe par intermittence, le vent souffle en permanence. Pendant presque toute la semaine, les sept alpinistes abandonnés sur la paroi se débattent dans des conditions épouvantables. Un soir, pendant le point radio, ils réussissent à avoir des nouvelles de Frances et des sherpas. Ils ont regagné le camp de base. Il y a beaucoup de sable dans la neige martienne, et leurs voix sont couvertes par des parasites dus à l’électricité statique, mais le message est clair : ils sont bien arrivés, ils sont en bas, sains et saufs, et ils partent pour Alexandria faire soigner Frances. Roger surprend sur le visage détourné d’Eileen une expression d’indicible soulagement, et il se rend compte que son silence au cours des derniers jours était une manifestation d’inquiétude. Et c’est d’un ton satisfait et déterminé qu’elle donne à présent leurs instructions aux derniers grimpeurs.