Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
— J’aime la façon dont vous menez cette expédition, dit Roger. Avec doigté, mais vous avez la situation bien en main.
Il referme le rabat de la tente et se réfugie dans son duvet.
— Encore un peu de thé ?
— Ah, ça oui !
— Allez, venez ici, vous vous réchaufferez plus vite, et je n’aurais rien contre un peu de chauffage central, moi aussi.
Roger opine du chef et roule son duvet à côté du sien en grelottant. Ils sont maintenant accoudés l’un près de l’autre, emboîtés comme des cuillères dans un tiroir.
Ils boivent leur thé en bavardant. Roger se réchauffe, arrête de frissonner. Le plaisir de sentir sa vessie vide, ou le contact de la femme. Ils finissent leur thé et somnolent un moment dans la chaleur. Ils ne remettent pas leur masque pour éviter de se rendormir trop profondément. « Les miroirs seront bientôt là. » « Ouais. » « Tenez, rapprochez-vous un peu. » Roger se souvient de l’époque où ils étaient amants, il y a si longtemps. Dans une autre vie. Elle était un oiseau des villes, à ce moment-là, et il rampait dans les canyons. Et maintenant… maintenant, il est bien, au chaud, tout contre elle, et il a une érection. Il se demande si elle peut le sentir à travers les deux épaisseurs de duvet. Probablement pas. Hmm. Il se rappelle tout à coup que la première fois qu’ils ont fait l’amour, c’était sous une tente. Il était allé se coucher, elle était entrée dans son minuscule compartiment, dans la tente commune, et elle l’avait sauté ! Ces souvenirs n’aident pas son érection à passer. Il se demande s’il pourrait faire quelque chose comme ça cette fois-ci. Ils sont vraiment collés l’un contre l’autre. Toute cette escalade ensemble. C’est Eileen qui compose les cordées, alors elle a dû aimer ça, elle aussi. Et grimper en équipe tient du couple de danseurs. Un ballet dans les rochers. Cette juxtaposition cinétique permanente, le contact physique avec la corde, a quelque chose de sensuel. C’est une relation physique indéniable. Évidemment, tout ça peut être vrai, et l’escalade rester néanmoins une relation profondément asexuée ; il y a assurément bien d’autres choses auxquelles penser. D’un autre côté…
Elle somnole à nouveau. Il la revoit en train de grimper au-dessus de lui. Les choses qu’elle lui a dites, les premiers soirs, quand il était tellement déprimé. Il y a vraiment du prof en elle.
Ces pensées font ressurgir des souvenirs du passé, de son échec professionnel. Pour la première fois depuis il ne saurait dire combien de jours, sa mémoire lui offre la parade habituelle du passé, le théâtre d’ombres fantomatiques. Comment pourrait-il un jour assumer une histoire aussi longue, aussi infructueuse ? Est-ce seulement possible ?
Miséricordieusement, la chaleur du thé, le seul fait d’être allongé ont raison de sa résistance, et il s’endort.
Le jour se lève. Le ciel est comme une feuille de vieux papier et le soleil pareil à une grosse pièce de bronze, très loin en dessous d’eux, à l’est. Le soleil ! Quelle merveille de revoir sa lumière ! Et des ombres ! Sous cet éclairage, la paroi a l’air encore plus en pente et donne l’impression de s’arrêter là. Eileen et Roger sont dans le camp du milieu. Après avoir transporté un chargement vers le camp d’en haut, ils suivent le trajet en zigzag de la corde le long des corniches étroites. La beauté de la paroi, la facilité de l’escalade, le soleil retrouvé, la conversation de l’aube, les plaines de Tharsis, loin en bas ; tout s’allie pour le plus grand plaisir de Roger. Il grimpe avec une énergie renouvelée, franchissant les corniches d’un bond, se régalant de la variété des formes que prend la roche – brute, fracturée, angulaire, aplanie. Comment imaginer qu’elle puisse revêtir une telle splendeur !
La paroi continue à reculer, tant et si bien qu’en haut d’une rampe ils se retrouvent au pied d’un amphithéâtre géant plein de neige. Et au-dessus de ce demi-bol blanc, il y a… le ciel. Ils sont manifestement au sommet de l’escarpement. En tout cas, il n’y a plus rien au-dessus que le ciel. Dougal et Marie s’apprêtent à partir à l’assaut, et Roger les rejoint. Eileen reste en arrière pour attendre les autres.
Les difficultés techniques de l’escalade sont derrière eux. Le bord supérieur de l’immense falaise a été meulé par l’érosion éolienne, sectionné en chicots séparés par des gorges. Ils sont debout au fond d’un grand bol coupé en deux ; en bas, la pente est d’une quarantaine de degrés et s’incurve vers une paroi finale qui est peut-être inclinée à soixante degrés. Mais le fond du bol est plein de coulures profondes de neige poudreuse, sèche et granuleuse, recouverte d’une couche dure, verglacée. Traverser tout ça n’est pas une mince affaire, et ils se relaient souvent en tête. Le premier de cordée crève la plaque dure, s’enfonce dans la poudreuse jusqu’aux genoux, parfois jusqu’à la taille, hausse le pied au-dessus de la plaque de verglas, la crève à nouveau et recommence, tout cela en montant. Ils lestent la corde avec des poids morts, des bouteilles d’oxygène vides, en l’occurrence, qui s’enfoncent profondément dans la neige. Roger prend la tête et se retrouve vite en sueur sous la chaleur du soleil. Chaque pas est un effort pire que le précédent à cause de l’angle croissant de la pente. Au bout de dix minutes, il cède la place à Marie. Vingt minutes plus tard, il se retrouve à nouveau en tête – les deux autres n’ont pas plus de résistance que lui. La raideur de la paroi finale leur procure en réalité un certain soulagement, parce que la couche de neige y est moins épaisse.
Ils s’arrêtent pour chausser leurs crampons et repartent. Ils adoptent un rythme régulier, lent. Coup de talon, un pas, coup de talon, un pas. La lumière éclatante brille sur la neige. Le goût de la sueur.
Lorsque c’est, pour la dixième fois, le tour de Roger d’ouvrir la marche, il constate qu’il est à un jet de pierre du haut de la paroi, et il décide de ne pas céder sa place. La neige est molle sous la couche de verglas, et il doit se pencher en avant, creuser un peu avec son piolet, nager vers la prise suivante, creuser encore, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il halète dans son masque à oxygène. Il est en nage dans sa tenue soudain trop chaude, mais il approche du but. Dougal est derrière lui. Il retrouve le rythme et s’y tient. Le rythme et rien d’autre. Vingt pas, une pause. Et ainsi de suite, sans trêve ni relâche. La sueur ruisselle le long de sa colonne vertébrale, même ses pieds vont finir par se réchauffer. Le soleil se reflète sur la neige en pente.
Il manque perdre l’équilibre en arrivant sur le plat. Ça lui fait l’effet d’une terrible erreur, comme s’il risquait de basculer de l’autre côté. Mais il est au bord d’un immense plateau qui s’élève, formant un vaste éventail conique, si vaste que c’en est incroyable. Il voit un rocher plat presque vierge de neige et s’en approche en titubant. Dougal est à côté de lui, il enlève son masque, le repousse sur le côté de son visage.
— On dirait que nous sommes arrivés en haut du mur ! dit-il, l’air surpris.
Roger éclate d’un rire un peu haletant.
Dans toutes les escalades de falaises, l’arrivée en haut est une expérience étrange. Après un mois de réalité verticale, l’immensité horizontale paraît extraordinaire, surtout ce plat neigeux qui s’étend comme un gigantesque éventail de chaque côté. La neige s’arrête au bord fracturé de la falaise, derrière eux, s’étend vers le haut, sur la douce pente de l’immensité conique qui se dresse là, devant eux. Ils n’ont pas de mal à croire qu’il s’agit là du plus grand volcan du système solaire.
— Je suppose que la partie difficile est terminée, dit Dougal d’un ton faussement détaché.
— Juste au moment où je commençais à m’échauffer, dit Roger, donnant le signal d’un grand éclat de rire.