Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
Arrivée de nuit au campement, dans le froid, tremblants de faim, trop las, presque, pour mettre un pied devant l’autre. De gros paquets partout, sur les corniches, dans les anfractuosités de la roche. Le camp – le numéro treize, pense Roger – se trouve sur une selle entre deux crêtes surplombant une cheminée profonde, convulsée. « Exactement comme la Cuisine du Diable, sur le Ben Nevis », remarque Arthur quand ils entrent dans la tente. Il mange de bon appétit. Roger grelotte, tend les mains au-dessus de l’anneau incandescent du réchaud. Passer du mode escalade au mode tente est un processus complexe, et ce soir-là il ne s’en sort pas très bien. À cette altitude, dans ce vent, le froid est devenu leur plus sérieux adversaire. Lorsqu’ils enlèvent leurs gros gants d’escalade, ils doivent faire rapidement ce qu’ils ont à faire afin de protéger le plus vite possible leurs mains revêtues de gants légers. Même si le reste du corps se réchauffe à cause de l’exercice, le bout des doigts risque de geler s’il est trop longtemps exposé au froid. Et pourtant, la plupart des opérations que l’on effectue dans le campement sont plus faciles à faire sans gants. Il en résulte souvent des gelures, qui leur sensibilisent les doigts, de sorte que l’effort de se hisser sur une paroi rocheuse, ou même le seul fait de boutonner ses vêtements, de remonter une fermeture éclair, devient une torture. C’est une nécrose de la peau, caractérisée par des marques noires qui mettent parfois plus d’une semaine à guérir. Maintenant qu’ils sont assis dans les tentes autour de la lueur rougeoyante du réchaud, observant solennellement la préparation du repas, ils ne peuvent faire autrement que de voir au-dessus du faitout les visages tachés au nez ou sur les joues : la peau noire pèle, révélant une nouvelle peau rose vif en dessous.
Ils grimpent sur une bande de roche pourrie, un agrégat de tuf et de lave qui leur reste parfois dans les mains. Marie et Dougal mettent deux journées entières à trouver des points d’ancrage convenables pour les cent cinquante mètres du passage, et tous les matins les chutes de pierres sont fréquentes et terrifiantes. « C’est un peu comme de nager en remontant le courant, non ? » commente Dougal. Lorsqu’ils retrouvent la roche dure au-dessus, Eileen ordonne à Dougal et Marie de redescendre leur « échelle » pour se reposer. Marie ne râle même plus. Se retrouver tous les jours premier de cordée est un exercice épuisant, et Marie et Dougal sont vannés.
Tous les soirs, Eileen prépare la journée du lendemain, révisant ses projets en fonction des circonstances, de l’état de santé du groupe, de l’éventuelle baisse de forme de l’un ou de l’autre. La logistique est complexe et, chaque jour, les sept grimpeurs changent de partenaires et de formation. Eileen griffonne dans son carnet de notes et papote à la radio tous les soirs, au crépuscule, modifiant les emplois du temps et revenant sur ses instructions chaque fois, ou presque, qu’elle reçoit de nouvelles informations des campements d’en haut. Sa méthode donne une impression chaotique. Marie l’a surnommée la « Mad Mahdi ». Elle ironise à chaque changement de plan, mais elle obéit sans discuter. Et ça marche : chaque soir, ils sont dispersés dans les deux ou trois camps en amont et en aval de la falaise, et ils ont tout ce qu’il leur faut pour passer la nuit et repartir le lendemain. Et chaque jour ils font un nouveau saut de puce, démontent le camp inférieur, trouvent un endroit pour établir un nouveau campement, plus haut. Le vent souffle inlassablement, âprement. Tout est difficile. Ils perdent le compte des numéros de camp et disent « celui d’en bas », « celui du milieu », « celui d’en haut ».
Évidemment, les trois quarts de leur tâche consistent à transporter le matériel. Roger commence à se dire qu’il supporte mieux que la plupart des autres les rigueurs du froid et de l’altitude. Il porte des choses plus lourdes, plus vite, et même si, à chaque fin de journée, il est dans un tel état qu’il paye chaque pas de dix inspirations agonisantes, il a l’impression d’arriver à en faire un peu plus chaque jour. Ses problèmes intestinaux se stabilisent, ce qui est une vraie bénédiction – un vrai plaisir physique, en fait. Peut-être l’amélioration de son état masque-t-elle les effets de l’altitude, à moins qu’il n’en souffre pas encore. Il est certain que l’altitude n’affecte pas tout le monde de la même façon, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la force intrinsèque, des raisons qu’on ne comprend pas vraiment.
C’est ainsi que Roger devient le porteur principal. Dougal l’appelle le sherpa Roger, et Arthur le surnomme Tensing. Le défi du jour devient d’effectuer le plus efficacement possible la myriade d’activités dévolues à chacun, sans gelures, sans inconfort excessif, sans souffrir de la faim, de la soif, de l’épuisement. Il fredonne tout seul de petites phrases musicales. Sa préférée est le thème en huit notes qui revient vers la fin du premier mouvement de la Neuvième de Beethoven : six notes graves, deux notes plus hautes, sans cesse répétées. Et tous les soirs, c’est une petite victoire de se retrouver allongé, au chaud, le ventre plein, dans son duvet.
Une nuit, il se réveille dans le noir et le silence, le cœur battant, tous les sens en alerte. Il pense confusément qu’il a dû rêver de la Corniche Grâce-à-Dieu. Et puis il remarque le silence et se rend compte qu’il est à court d’oxygène. Ça arrive à peu près toutes les semaines. Il découple la bouteille du régulateur, en trouve une autre dans le noir, la remet en place. Et quand il en parle à Arthur, le lendemain matin, celui-ci lui répond en riant : « Ça m’est arrivé il y a une nuit ou deux. Je ne crois pas qu’on puisse continuer à dormir quand on n’a plus d’oxygène. Vous avez dû vous réveiller d’un seul coup, pas vrai ? »
Dans la bande de roche dure, Roger effectue un portage sur un segment qui le laisse tout pantelant dans son masque : il n’y a plus de couloirs, il n’y a plus, au-dessus de lui, qu’un mur noir, presque vertical, uniquement rompu par une fissure pareille à un éclair, maintenant marquée par une corde fixe à laquelle sont attachées des sangles, ce qui en fait une sorte d’échelle de corde. Tant mieux pour lui, mais celui qui a ouvert la voie… ! « Encore ce Dougal, sûrement ! »
Le lendemain il se retrouve lui-même premier de cordée avec Arthur, sur la continuation de la même paroi. Ouvrir une voie n’a rien à voir avec le fait de porter. Porter, ça vous vide la tête. Soudain, le travail obsessionnel, obsédant, répétitif, laisse place à une concentration angoissée. Arthur ouvre la première longueur et passe le relais à Roger en bouillonnant d’enthousiasme. Seul son masque à oxygène l’empêche de mener une longue conversation. Roger se retrouve à son tour là-haut, au-dessus de la dernière travée de roche vide, en train de chercher la meilleure voie. La fascination de l’ouverture revient, il est dopé par le plaisir de régler les problèmes. Il a complètement retrouvé l’esprit « premier de cordée » et collabore avec Arthur – qui se révèle être un grimpeur technique, ingénieux et plein de ressources – pour leur plus belle journée de tempête à ce jour : cinq cents mètres de corde fixe, tout ce qu’il leur reste, fixée en une seule journée. Ils s’empressent de redescendre au camp et retrouvent Eileen et Marie qui préparent à manger pour les quelques jours à venir.