Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
Et le lendemain, Arthur et Hans fixent trois cents mètres de corde et arrivent en haut de la bande de tuf. Quand Hans annonce la nouvelle, lors du point radio du soir (Roger entend tout juste Arthur dire, à l’arrière-plan, de sa voix de fausset : « Ah, tout de même ! Vous avez vu ! »), Eileen a un petit sourire en coin, les félicite et passe aux instructions pour la journée. Roger hoche pensivement la tête.
Quand ils ont franchi la bande de Hans et Arthur, la pente devient un peu moins forte et ils avancent plus vite, bien que le vent souffle toujours aussi fort. La falaise est pareille à un immense mur de briques irrégulières qui auraient été repoussées vers l’arrière, de sorte que chacune est posée un peu en retrait de celle du dessous. Ce gigantesque amas de blocs et de corniches permet une escalade en zigzag assez aisée et fournit de bons emplacements pour les campements. Un jour, Roger s’arrête un instant pour se reposer et regarde autour de lui. Il porte une charge du camp du milieu à celui d’en haut, et il est devant Eileen. Il n’y a personne en vue. Une couche de nuages, loin en dessous d’eux, recouvre le monde d’une couverture grise, froissée. Et puis il y a le monde vertical de la falaise, une muraille de blocs entassés dans un désordre inimaginable, qui monte vers un plafond nuageux, lisse, à peine marqué d’infimes rides pareilles à des vagues. Un plancher et un plafond de nuages, une muraille de roche. Il lui semble, l’espace d’un instant, que cette escalade se poursuivra jusqu’à la fin des temps ; c’est un monde en soi, un mur infini, en haut duquel ils n’arriveront pas. Quand en a-t-il jamais été autrement ? Pris en sandwich comme ça entre deux tranches de nuées, il est facile de ne pas croire au passé ; la planète est peut-être une falaise, infiniment variée, un éternel défi.
Et puis, du coin de l’œil, Roger perçoit un point coloré. Il regarde la faille profonde entre la corniche sur laquelle il se trouve et le prochain bloc vertical. Dans la glace biscornue se niche une touffe de silène acaule : un cercle d’une centaine, peut-être, de minuscules fleurs rose vif sur un coussin de mousse vert foncé presque noir. Après trois semaines dans un monde presque exclusivement en noir et blanc, la couleur semble jaillir des fleurs et lui sauter aux yeux. Un rose si intense, si soutenu ! Roger s’accroupit pour les examiner. La structure de la mousse est très fine et paraît enracinée dans la roche même, bien qu’il y ait sans doute du sable au fond de la fissure. Le vent a dû souffler une spore ou un fragment de mousse du plateau du bouclier vers le bas de la falaise, et elle s’est fixée ici.
Roger se relève, regarde à nouveau autour de lui. Eileen l’a rejoint et l’observe avec intensité. Il écarte son masque.
— Regardez ça, dit-il. On ne peut pas y échapper, nulle part.
Elle secoue la tête, abaisse son masque.
— Ce n’est pas le nouveau paysage que vous détestez tant, dit-elle. J’ai vu comment vous regardiez cette plante. Parce que ce n’est qu’une plante, après tout, qui s’efforce de survivre. Non, je pense que vous avez fait un transfert. Pour vous, la topographie est un symbole. Ce n’est pas le paysage ; ce sont les gens. C’est l’histoire que nous avons faite que vous détestez. Le terraforming n’est qu’une partie de ça, le signe visible d’une histoire d’exploitation.
Roger réfléchit à ce qu’elle vient de dire.
— Nous ne sommes qu’une colonie terrienne parmi d’autres, vous voulez dire. Le colonialisme…
— Oui. C’est ça que vous détestez, vous comprenez. Pas la topographie, mais l’histoire. Parce que le terraforming, jusque-là, est du gâchis. Il n’a pas été fait pour de bonnes raisons.
Roger secoue la tête, mal à l’aise. Il n’y avait jamais réfléchi, et il n’est pas sûr d’être d’accord. C’est le sol qui a le plus souffert, après tout. Encore que…
Eileen continue :
— Il y a du bon là-dedans, quand on y réfléchit. Parce que le paysage ne rechangera plus jamais. Alors que l’histoire… l’histoire ne peut que changer, par définition.
Elle reprend la tête, laissant Roger sur place. Il la regarde partir en ouvrant de grands yeux.
Cette nuit-là, le vent tombe. La tente cesse de claquer, et le silence réveille Roger. Il fait un froid glacial, même dans son duvet. L’oxygène siffle doucement dans son masque. Quand il comprend ce qui s’est passé, il sourit. Regarde sa montre. C’est presque l’heure des miroirs de l’aube. Il s’assied, allume le réchaud pour faire le thé. Eileen remue dans son duvet, ouvre un œil. Roger aime la regarder se réveiller ; même derrière le masque, le passage de la fille vulnérable à la responsable d’expédition est visible. C’est comme si l’ontogène retrouvait le phylogène : le retour à la conscience, le matin, rejoint la maturation vitale. C’est tout ce qui lui manque, maintenant, pour tenir une vérité scientifique : la terminologie grecque. Eileen enlève son masque à oxygène, s’appuie sur son coude.
— Du thé ? lui propose-t-il.
— Ouais.
— Il va être prêt tout de suite.
— Cramponnez-vous au réchaud, il faut que j’aille faire pipi.
Elle s’approche de l’ouverture de la tente, introduit un pot en plastique par une ouverture de son pantalon et se soulage au-dehors.
— Ouah ! Qu’est-ce qu’il fait froid ! Mais le temps est dégagé ! Je vois les étoiles !
— Génial. Le vent a cessé, aussi, vous avez vu ?
Eileen se coule dans son duvet et ils savourent leur thé avec le plus grand sérieux, comme s’ils dégustaient un élixir délicat. Roger la regarde boire.
— Vous ne vous souvenez vraiment pas de notre histoire ? demande-t-il.
— Noon… répond-elle d’une voix traînante. Nous avions une vingtaine d’années, c’est ça ? Non, je ne me rappelle pas grand-chose avant cinquante ans, par là, quand je m’entraînais dans la caldeira. À l’escalade, un peu comme ça, en fait. Mais parlez-moi de nous, dit-elle en sirotant son thé.
— C’est sans importance, répond Roger avec un haussement d’épaules.
— Ça doit faire drôle. D’être seul à se rappeler les choses.
— Oui. Ça fait drôle.
— Je devais être affreuse, à cet âge-là.
— Pas du tout. Vous faisiez des études d’anglais. Vous étiez bien.
— J’ai du mal à le croire, dit-elle en riant. Ou alors, j’ai beaucoup empiré depuis.
— Mais non. Pas du tout. Ce qui est sûr, c’est que vous n’auriez pas fait tout ça à l’époque.
— Ça, je vous crois. Traîner un groupe sur une paroi de falaise, des gens malades…
— Allons, vous vous en sortez très bien.
Elle secoue la tête.
— N’allez pas me dire que cette expédition s’est bien passée ; ça, au moins, je m’en souviens.
— Ce qui s’est mal passé n’est pas de votre faute, vous devez bien l’admettre. En fait, compte tenu de tout ce qui est arrivé, nous nous en tirons très bien, je trouve. Et c’est grâce à vous. Ce n’était pas facile avec Frances et Stephan, la tempête, Marie, tout ça…
— Ah, Marie ! dit-elle en riant.
— Et la tempête, répète Roger. Sacrée course, quand même, cette nuit-là, quand nous avons redescendu Stephan !
Il finit son thé.
— C’était géant ! convient Eileen.
Roger acquiesce. Ils ont au moins ça. Il se lève pour uriner, laissant entrer une bouffée d’air glacial.
— Seigneur, ce qu’il fait froid ! Vous savez combien il fait ?
— Moins soixante, dehors.
— Ah. Ça se sent. La couverture nuageuse avait au moins un avantage.
Dehors, il fait encore nuit, et la paroi de la falaise hérissée de glace luit d’un éclat blanchâtre sous les étoiles.