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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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« La taupe nous a trahis ! expliqua Joey, haletant. Buggsy nous attendait !

— J’t’avais dit de t’en occuper tout seul ! Merde, qu’est-c’qu’il foutait là, Chick ? Tu sais bien qu’il vaut pas un clou ! Et l’autre, là, c’est qui ? demanda Big Head en posant une grosse main pleine de cicatrices sur l’épaule de Joey.

— Diamond, du Lower East Side. Il a une bande à lui » expliqua Joey.

Big Head fixa Christmas :

« T’es v’nu pour casser les couilles ? demanda-t-il.

— Non non, m’sieur, répondit Christmas avant d’ajouter : Chick ne va pas bien.

— Amène-le dans mon bureau ! » dit Big Head à Joey en indiquant un réduit au fond de la salle.

« Fais venir Zeiger ! ordonna-t-il ensuite à l’un de ses compagnons de jeu. Et remue-toi ! »

Joey et Christmas portèrent donc Chick dans la petite pièce, garnie d’un divan défoncé et crasseux. Ils allongeaient le gosse dessus quand Big Head entra à son tour.

« Oh là, qu’est-c’que vous foutez, petits cons ? beugla-t-il. Ça c’est mon divan ! Mettez-le par terre et foutez le camp ! »

Christmas et Joey se regardèrent.

« Sortez ! » hurla Big Head.

Les deux garçons quittèrent le réduit et se mirent dans un coin sombre de la salle. Tous les joueurs levèrent leurs queues de billard et les fixèrent un instant. Puis ils reprirent leur partie. Christmas et Joey n’échangèrent pas un mot. Christmas réfléchissait. Il ne pouvait s’en empêcher. Il était arrivé au grillage en même temps que Chick. Il était plus grand et plus fort que lui. Chick était un gosse maigre et fragile, or il l’avait poussé pour passer le premier. Et Chick s’était pris la balle. Voilà à quoi pensait Christmas : Chick s’était ramassé la balle qui était pour lui, la balle que le destin lui avait réservée.

Zeiger, un type d’une cinquantaine d’années qui avait l’air d’un employé des postes et portait un chapeau de paille, entra dans la salle de billard, escorté de l’acolyte de Big Head. Zeiger marchait d’un pas instable. Pourtant, il n’était pas saoul. Mais il semblait parcouru d’un tremblement continu. Il avait un visage allongé et jaunâtre, des dents noires et déchaussées. La petite valise sombre qu’il portait à la main tomba à terre et s’ouvrit. Des instruments chirurgicaux s’éparpillèrent sur le sol. Zeiger les remit en vrac dans la valise, la ramassa et reprit son chemin vers le bureau.

Christmas regarda Joey. Celui-ci avait les yeux rivés au sol et se triturait nerveusement les mains.

« Tiens ! » dit Christmas en lui tendant le couteau à cran d’arrêt brisé.

Joey fixa l’arme, fit une grimace et prit le couteau sans lever la tête vers son ami. « Je suis désolé, Diamond » dit-il doucement.

Christmas ne souffla mot. Au bout d’un moment, il vit le sbire qui avait accompagné Zeiger auprès de Chick sortir du bureau et se diriger vers une réserve. Il en ressortit avec une toile pour couvrir les tables de billard et retourna dans le réduit. Alors Christmas marcha lentement vers la petite pièce. Joey l’attrapa par le bras mais Christmas se libéra violemment. Il ne voulait pas qu’on le touche. Joey le suivit. Quand ils arrivèrent devant la porte entrouverte, Big Head sortait de la pièce. Il regarda les deux garçons :

« À partir de maintenant, la taupe et Buggsy sont deux rats, déclara-t-il. Et je m’en occuperai personnellement. »

Christmas scruta l’intérieur de la pièce, où il aperçut Chick qui pleurait, allongé sur la toile de billard.

Big Head glissa une main dans la poche de son pantalon et prit une liasse de billets. Il tendit cent dollars à Joey : « Ça, c’est pour la mère de Chick. Il restera estropié. Buggsy l’a touché au genou. Arrange-toi pour qu’ils arrivent à bon port » fit-il. Puis il prit deux billets de cinquante dollars et les donna un à un à Christmas et Joey : « Et ça, c’est pour vous, les jeunes ! »

Ensuite Zeiger sortit du bureau :

« T’as quelque chose pour moi ? bredouilla-t-il.

— Casse-toi ! répondit Big Head sans daigner lui accorder un regard. Va chercher ta merde chez les Chinois.

— J’suis fauché…

— J’t’ai dit de t’casser ! » grogna Big Head, toujours sans le regarder.

Puis, tandis que Zeiger quittait la salle de billard avec sa démarche titubante de toxicomane, Big Head pointa un doigt vers un vieux assis sur un petit siège, près d’un crachoir, et hurla : « Bordel, t’attends quoi pour nettoyer tout l’sang qu’y a sur mon sol ? »

Le vieux bondit sur ses pieds, alla à la réserve dont il ressortit avec un seau, un gros balai et une serpillière, et il traîna ses pieds fatigués jusqu’au bureau. On porta Chick hors du réduit et on le posa sur une chaise. Il avait les yeux gonflés de larmes, le pantalon coupé au-dessus de la cuisse et le genou bandé. Il avait du sang coagulé sur la chaussette.

« Et vous deux, qu’est-c’que vous attendez encore ? lança Big Head à Christmas et Joey. Vous voulez un bisou avant d’aller dormir ? »

Joey saisit Christmas par le bras et l’entraîna hors de la salle de billard de Sutter Avenue.

« Je vais devoir prendre des vacances pendant que Big Head règle leur compte à ces deux rats, expliqua Joey dès qu’ils furent dans la rue. J’pourrais peut-être me trouver une piaule dans ton quartier… »

Christmas, distrait, remua vaguement la tête en signe d’assentiment. Il n’arrivait à penser à rien d’autre qu’à Chick, Chick qui sautillait d’un pied sur l’autre comme s’il était monté sur ressorts, et ses oreilles résonnaient encore du piétinement de l’enfant qui trottinait.

Joey enroula son billet autour d’un doigt : « Abe le Crétin, ça lui prend au moins six mois, pour gagner cinquante dollars ! » dit-il en tentant de rire.

« Eh oui… » fit Christmas. Mais il n’entendait pas ce qu’il disait. Il voulait juste rentrer chez lui. Il était vivant. Et Chick avait été estropié à sa place.

Joey recommença à enrouler le billet autour de son doigt. Il l’enroulait, le déroulait et l’enroulait encore.

« À bientôt, mon pote ! s’exclama-t-il enfin.

— À bientôt » répéta Christmas, et il se dirigea vers le Lower East Side.

Quand il arriva chez lui, l’appartement n’était pas plongé dans l’obscurité comme il s’y attendait. Cetta était assise sur le divan du petit salon. Immobile. Le poste de radio était éteint.

« Tu n’es pas allée travailler ? demanda Christmas étonné.

— Non » répondit simplement Cetta.

Elle n’expliqua pas qu’elle l’attendait et qu’elle avait supplié Sal de ne pas la faire travailler ce soir-là, parce qu’elle savait que son fils avait besoin d’elle.

Christmas resta debout. Sans parler. La rage de cette journée continuait à lui empoisonner le sang. Et il ne pouvait s’empêcher de penser à Chick. Et à Bill. Et à Ruth. Et à sa vie.

« Assieds-toi ! » dit Cetta, lissant de la main la place à côté d’elle sur le divan.

Christmas hésita. Puis il s’assit. Ils restèrent l’un près de l’autre, figés et silencieux. Tête baissée, ils fixaient la pointe de leurs chaussures. Puis, lentement, la colère de Christmas laissa place à la peur :

« M’man… dit-il à voix basse, après de longues minutes.

— Oui ?

— Quand on devient adulte, on trouve que tout est moche ? »

Cetta ne répondit rien. Elle regardait dans le vide. Certaines questions n’appelaient pas de réponses, parce que la réponse serait aussi pénible que la question. Elle attira son fils de quinze ans contre elle, le serra dans ses bras et se mit à lui caresser doucement les cheveux.

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