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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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*

— On est où, ici ?

— Sous le pont Alexandre III, Mauricette. Nous allons bientôt passer au pied de la tour Eiffel.

— Dans Paris, on la voit de partout, la tour Eiffel, hein ?

— Oui, chérie, de partout, elle est si haute…

— Tu vis toujours à l’hôtel, papa Jean ?

— Toujours…

— Tu m’emmèneras, je voudrais voir comment t’habites ?

J’avais essayé de me trouver la chambre minable de mes rêves à Asnières. Pour ce faire, j’avais parcouru l’agglomération, pénétrant dans une foule de petits hôtels-restaurants. Seulement, au moment de formuler ma demande, quelque chose me retenait : la saleté des lieux, des odeurs douteuses ou, plus simplement, la mine rogue des patrons. Pourtant, il fallait que je fasse quelque chose, à tout prix, très vite, pour échapper à la dépression qui me gagnait un peu plus chaque jour. J’écrivais d’immenses lettres à Danièle. Elles restaient sans réponse. Lorsque je lui téléphonais, sitôt qu’elle reconnaissait ma voix, elle murmurait « Je t’en prie », et raccrochait. À plusieurs reprises j’allai m’embusquer dans le chemin de sa maison. Mon attente fut vaine. Je ne vis que Thérésa, la dernière fois. Elle était en grand deuil et coltinait un sac de provisions. En m’apercevant, elle ramassa une pierre qu’elle lança dans mon pare-brise. Le pare-brise tint bon. La pierre retomba sur le capot de la Ferrari, l’écaillant sérieusement.

— Hein, tu veux bien m’emmener à ton hôtel, papa Jean ?

— Dès que le bateau sera de retour à son embarcadère, mon ange.

— Tu fais toujours des films ?

— Pas pour l’instant.

Les lettres de Marcé s’accumulaient. Je ne les ouvrais même pas. La dernière était postée pourtant en exprès-recommandé. Comme ses bureaux avoisinaient mon hôtel, il m’arrivait de l’apercevoir sur l’avenue George-V. Je plongeais dans le premier immeuble venu pour ne pas l’affronter.

— Qu’est-ce que tu fais, alors ?

Déformation de dialoguiste : je faillis lui répondre « naufrage ». Je faisais naufrage. Ça me permettait de constater que je ne possédais aucun vice. Dans l’état où je me trouvais, un vice eût été un recours. J’enviais les drogués, les alcooliques (les vrais), les détraqués sexuels. Eux, du moins, avaient un but : s’assouvir. La seule drogue dont j’avais besoin s’appelait Danièle.

— Rien, Mauricette.

— Tu es malade ?

Ma dépression commençait à faire surface. Les employés du George V me regardaient drôlement. Je m’abrutissais de somnifères que j’allais mendier chez des pharmaciens amis. Il m’arrivait de passer quinze heures d’affilée dans un état semi-comateux d’où j’émergeais en sueur avec comme un coup de matraque sur la nuque.

— Ça ne va pas très fort, reconnus-je.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Quarante ans, ma chérie. C’est une maladie dont certains hommes guérissent difficilement.

— Dis, tu voudrais que je vienne habiter avec toi ?

— Ce ne serait pas très drôle pour toi, ma Fifille…

Le mot m’avait échappé. Voilà que j’adoptais le vocabulaire de Carbon, à présent ! Le mort allait-il saisir le vif ? Je me surprenais à copier certains de ses gestes à contempler les gens avec l’air sceptique et buté qu’il avait…

Une heure plus tard, je gagnai mon hôtel avec Mauricette.

— Qui est cette ravissante demoiselle ? s’inquiéta le liftier.

— Ma fille, Antoine. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’organiser des ballets roses !

— Oh ! monsieur Debise, qu’allez-vous penser !

Elle entra dans la chambre, tout intimidée, comme on l’est lorsqu’on passe pour la première fois la porte d’un temple d’une autre religion que la sienne.

Elle s’avança à petits pas, caressant furtivement les meubles.

— C’est très joli, dit-elle.

Et elle se mit à pleurer.

*

— Tu veux une glace ou de la pâtisserie ?

— Il y a de la glace au cassis ?

— On va demander…

Je décrochai le téléphone, mais au lieu de réclamer le service restaurant, je priai la téléphoniste de m’appeler Montfort-l’Amaury. Une impulsion. Irréfléchie, comme toutes les impulsions.

— Viens ici, Mauricette !

Je lui tendis le combiné.

— Une dame va répondre. Tu lui diras : « Je suis Mauricette, papa Jean vous attendra ce soir au café de la mouche. Il faut que vous y alliez. » Tu te rappelleras ?

Le propre des enfants, c’est de ne pas être surpris par les extravagances des grandes personnes.

Mauricette demanda seulement :

— Cette dame me connaît donc ?

— Je lui ai parlé de toi.

Un déclic. La fillette avala sa salive. Sa voix était toute menue lorsqu’elle murmura « Allô ! »

Elle parut réciter un compliment dans une cérémonie officielle.

— Bonjour, madame, je suis Mauricette. Papa Jean vous attendra ce soir au café de la mouche. Il faut que vous y alliez…

Elle avala sa salive, fit un petit couac et ajouta de sa propre initiative :

— Il est très malheureux. Au revoir, madame.

CHAPITRE XII

J’avais déjà bu trois Martini lorsqu’elle posa sa main sur mon épaule.

Je savais que cela se passerait ainsi. Dorénavant, je savourais à l’infini ses moindres gestes. Ainsi, cette main qui pesait sur moi me remplissait d’une joie étourdissante.

Je me demandais si elle serait en deuil, mais elle portait les vêtements de notre premier soir. Nous nous regardâmes. Je lus dans ses yeux à quel point j’avais changé physiquement, au cours de ces derniers jours.

— Je suis venue, Jean, parce que…

Je l’interrompis :

— Tu es venue parce que nous nous aimons, Danièle, et parce que nous nous aimerons jusqu’à ce que nous ne nous aimions plus.

Je lançai un billet de banque sur le bar.

— Sortons !

Une pluie vaporeuse faisait mousser la nuit. Je glissai mon bras sous le sien, ma main s’en fut rejoindre la sienne au creux de sa vaste poche. Je sentis sous mes doigts un mouchoir dont je savais l’odeur et un trousseau de clés. Ses doigts étaient froids, sans vie.

— Danièle, ON ne peut pas vivre sans toit. Tu as vu ma gueule ? J’allais mourir…

Elle ne répondit pas. Nous obliquâmes dans le boulevard Raspail. Des feux clignotaient de façon sporadique pour annoncer des travaux sur la chaussée.

— Nous allons partir pour tout de bon, cette fois !

— C’est impossible ! J’aurais trop peur…

— De son souvenir ?

— Oui, souffla-t-elle. Car nous l’avons assassiné.

— Pas nous : un arbre ! C’est le fromager qui a fini de le tuer, l’autre dimanche, Danièle.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Parce que c’est la vérité. Si ce vieux lutteur a accepté de vivre encore, après son accident, c’est parce qu’il se faisait une certaine idée de votre union. Lorsqu’il a compris que cette idée était fausse, il a arrêté les frais.

— C’est nous qui le lui avons fait comprendre, donc nous sommes la cause de son suicide.

— La vérité est la vérité. Il a dit, souviens-toi : que sans franchise, la vie ressemblerait à un tour de cartes. Il était malhonnête pour vous deux de jouer votre existence avec des cartes truquées… À partir de tout de suite, nous ne nous quittons plus. Et si son souvenir nous tourmente, eh bien ! qu’il nous tourmente ! Je suis prêt à payer cette rançon à sa mémoire. Nous aussi, nous avons à mourir, Danièle. Pour y parvenir, nous devons tout vivre : nos bonheurs et nos misères. Vivons-les ensemble, comme nous pourrons. Ensemble, Danièle ! Ensemble !

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