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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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« Ah ! je vais en faire des économies ! Avec le fric que j’ai en banque, j’aurai de quoi vivre là des années sans travailler.

« Je b… la bonniche. Une petite loucheuse, je la vois d’ici. Je boirai l’apéritif en compagnie du patron et, le soir, je ferai la belotte avec les habitués.

— Comme dans les films de René Clair ou de Carné, murmura-t-elle.

À sa voix, je compris qu’elle ne me croyait pas.

— Tu penses que je ne le ferai pas, Danièle ?

— Mais si, tu le feras.

— Mais pas longtemps, hein ?

— Jusqu’à ce que France-soir ou Paris-Match passe un reportage sur ta nouvelle manière de vivre. Jean Debise, trente millions d’anciens francs par film, a choisi de vivre chichement dans un bistrot de banlieue ! récita-t-elle. Ensuite, tu partiras en croisière, et tu retiendras l’appartement de luxe du Pasteur ou du France. À ton retour, tu prendras un studio à Passy ou un duplex dans l’Île-Saint-Louis.

— En somme, tu me méprises ? laissai-je tomber de mes hauteurs cahotantes.

— Non, Jean, mais je commence à bien te connaître. La gloire t’a transformé, sans que tu y prennes garde. Elle est devenue ton opium. Tu ne peux plus t’en passer. J’ai compris cela tout à l’heure, quand je t’ai suggéré de faire publier un démenti et que tu as refusé pour ne pas indisposer tes copains de la presse. Maintenant, tout ce que tu fais, tu le fais comme si les caméras de Gaumont-Actualités étaient braquées sur toi.

— Tu as raison, admis-je. Mais cela me passera, je te promets.

— La gloire se sera déshabituée de toi, avant que tu ne te sois déshabitué d’elle.

Le train hulula et s’engouffra sous un tunnel.

*

À six heures du matin, la gare de Lyon n’est belle que si l’on prend le train. Elle est effroyable lorsqu’on y débarque.

En posant le pied sur le quai, je me mis à claquer des dents. Un vieux porteur puant déjà le vin rouge achemina nos bagages vers la sortie morose où des gens mal réveillés attendaient dans la pénombre de l’aube d’autres gens encore endormis.

Il pleuvait. Tout était gris : les maisons et les visages. Le ciel aussi, d’où tombait une pluie imbécile.

— Vous voulez un taxi ?

— Oui.

« Mais pour aller où ? » me dis-je.

Pendant que le bonhomme en blouse bleue se hâtait vers la gauche de la gare, je regardai Danièle. Ma compagne était pâle et mal fagotée dans un manteau droit à col de fourrure. Elle paraissait relever de maladie.

— Je suis laide ? demanda-t-elle.

— On n’est pas très frais, convins-je. Ces trains de nuit, c’est mortel…Nous allons à mon hôtel, n’est-ce pas ?

Ma dernière chance. Le luxe du George V. Un bain mousseux. Un déjeuner confortable… Peut-être un revirement s’opérait-il en elle ? Je ne savais pas pourquoi mais je sentais la chose possible.

— Non ! Je veux rentrer…

Encore ce mot ! Le plus impitoyable de tous ceux qu’elle avait prononcés. Elle « rentrait ». Sous entendu, notre départ de San Pedro n’était qu’un petit voyage ! Elle avait choisi, pour revenir d’Afrique, le chemin des écoliers.

Un taxi se rangea devant nous, ayant le vieux porteur à son bord. On chargea nos bagages.

— C’est pour ? questionna le chauffeur.

— Aéroport du Bourget, lançai-je en claquant la portière.

Danièle tressaillit et poussa un cri :

— Jean !

— Ne t’affole pas, la calmai-je, je veux simplement aller récupérer ma bagnole. Dans le fond, cette Ferrari, c’est comme qui dirait mon seul domicile fixe. Le dernier point de la planète où je me sente vraiment chez moi.

Nous traversâmes en trombe Paris somnolent. Aux carrefours, les feux passaient docilement du rouge au vert à notre approche. J’enviais les gens paisibles qu’on découvrait, debout devant les zincs des bistrots. Ils attaquaient ce jour nouveau en buvant des petits crèmes ou des calvas dans une ambiance presque joyeuse de percolateurs surmenés et de petites cuillers entrechoquées. Je continuais d’avoir froid.

— Y a pas grand monde, ce matin, dis-je au chauffeur.

— Parce qu’on est dimanche !

Dimanche ! L’horreur complète. Le bout de la nuit. Nous nous séparions un dimanche.

Danièle sentait tout. Elle posa sa main sur mon genou et, très bas, chuchota :

— Je te demande pardon.

La vie ressemblait de plus en plus à un échafaud.

— Je voudrais que tu me promettes une chose, Jean… Après m’avoir quitté, tu prendras un bain, tu te changeras, et puis tu iras voir la petite fille dont tu m’as parlé à son pensionnat.

— Mauricette ?

— Oui, tu jures ?

— Le dimanche, c’est le jour de mon ex-femme. Moi, je n’ai droit qu’au premier jeudi du mois.

— Peu importe. Va la voir !

— Mais je vais rencontrer Martine !

— Et après ?

Je rageai :

— C’est cela que tu espères, hein ? Pour la paix de ta conscience, tu souhaites que je trouve une présence féminine. Ton rêve serait peut-être que je la réépouse afin que tout rentre dans l’ordre. Chacun rejoint sa base. On a tous le foyer qu’on mérite. Ah, merde, ce que j’envie la Belle-au-Bois dormant, ce matin ! Cent ans de roupillon, ça doit vous calmer les nerfs. Au réveil, on est paré pour les renouveaux…

— Jure-moi que tu iras voir Mauricette, Jean !

— Tu as de drôles d’idées…

Seulement, je convenais intimement que les siennes n’étaient pas mauvaises. Évoquée dans la torpeur de ce taxi, la frimousse de Mauricette me faisait l’effet d’un verre d’eau fraîche.

— Vois-tu, quand on est malheureux, c’est en s’occupant des plus faibles qu’on peut réagir.

— J’irai, et je lui parlerai de toi, promis-je.

— Ne sois pas ridicule en jetant le trouble dans l’esprit de cette enfant.

Le taxi déboucha sur l’esplanade devant l’aéroport. Un énorme DC 8 décollait. L’avion paraissait avoir du mal à se dégager des lois de la pesanteur. Le sillage de ses réacteurs balisait la vilaine brumasse du matin.

— Au parking ! s’il vous plaît…

Je retrouvai ma Ferrari enrobée de poussière. La batterie s’était quelque peu déchargée pendant mon absence, et je dus me faire pousser par les employés du garage pour pouvoir démarrer. Danièle se coula près de moi. Ça me rappela le soir de notre rendez-vous, devant le cimetière des Mousseaux.

— Je devrais prendre l’autoroute du nord et filer droit devant moi, lui dis-je.

— Tu ne le feras pas.

— En es-tu bien sûre ?

— Oui. Nous n’en sommes plus là, Jean. Tu es scénariste, tu sais bien qu’on n’emploie pas deux fois le même gag dans une histoire.

— Très bien. Je te ramène chez papa. On se dira quoi ; au fait, en se quittant, adieu ou au revoir ? Ça n’a pas été établi.

— On se dira adieu.

Ce fut un nouveau coup de dague dans ma poitrine. Je fis bonne figure.

— Tu as raison. Il vaut mieux se dire adieu et se revoir, que de se dire au revoir pour toujours. Dis, tu te rappelleras nos réveils, à Gstaad, dans la chambre en bois ? Avec le train bleu… Les vieilles touristes sur le sentier à flanc de montagne… La neige… C’est déjà du passé, du vieux passé, tout ça.

— Oui, convint Danièle, c’est du passé.

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