À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Ma voix avait d’étranges résonances sous la verrière voûtée. Je considérai la piscine rouge, les plantes rares, poussiéreuses…
— Tu vois, Carbon, Danièle, pour toi, c’est une plante en pot, parmi les autres. Elle fait partie de ta serre. C’est pas son mari qu’elle vient rejoindre, mais son horticulteur. Tu l’as achetée comme tu achetais des petites Noires, avant de la connaître. Tu l’as eue pour le prix d’un billet d’avion. Sans doute n’était-elle pas la première à qui tu faisais le coup du vieux broussard ténébreux, hein, Julien ? Je parie que tu avais déjà joué à d’autres ta grande scène de « Je repars là-bas, vous devriez venir voir comme c’est beau ». Un peu de chair blanche pour varier l’ordinaire, n’est-ce pas, vieux buffle ? La magie d’un billet pour Abidjan à une petite môme rêveuse qui ne gagnait pas en trois mois la somme portée sur le titre du voyage ! Du beau boulot, simple et rentable. Ensuite tu n’avais qu’à laisser agir l’Afrique. Toi, pour séduire une femme, il te fallait un continent. Danièle, tu l’as envoûtée au tam-tam. Trente-sept degrés à l’ombre et la moiteur de la brousse pour annihiler sa volonté. Les palétuviers, les fusils bien huilés, les Noirs frénétiques… Gros timide, va ! Graine d’impuissant ! L’arbre qui t’a chu sur les côtelettes n’a fait que concrétiser ta vérité fondamentale. L’amour, ça se fait avec la tronche, demande-lui, elle saura t’expliquer, maintenant. Vous aurez des trucs à vous raconter à la veillée, Carbon.
Je cherchai Danièle des yeux. Elle se tenait adossée au montant de l’échelle. Elle n’avait pas l’air de m’entendre. On aurait dit qu’elle avait pris le large.
— Regarde-la, Julien… Tu ne l’as pas séduite : tu l’as seulement neutralisée. Son sens du devoir conjugal n’est que le sens de la propriété. Je le lui ai déjà dit : elle est trop honnête pour être heureuse. Elle n’ignore pas qu’elle t’appartient, qu’il existe quelque part dans une mairie ou un consulat un acte de vente certifiant la chose. Elle ne se reconnaît pas le droit de donner ce qui ne lui appartient pas. Et tu le sais. Tu as laissé du fil à ton beau ballon rouge, et il t’a suffi d’enrouler le fil pour ramener le ballon ! Tiens, Carbon, reprends-le !
Je tendis le bras en direction de Danièle et, d’une bourrade, l’expédiai dans la piscine.
Elle ne cria pas. Je vis ses vêtements se gonfler au contact de l’eau. Elle se mit à nager lentement en direction de son époux. Lorsqu’elle fut près de lui, elle empoigna la barre métallique et, comme Julien, me fit face.
Comme cette scène était étrange ! Comme il paraissait impensable, ce couple dans l’eau aux reflets pourpres. Lui, avec son maillot en peau de cachalot, ses jambes flottantes… Elle, avec ses cheveux et ses vêtements collés au corps, belle et tragique dans son infinie résignation.
L’eau remuée fit tousser la piscine. Un caverneux bruit de succion se fit entendre, à intervalles réguliers.
— C’est tout ? tonna Carbon.
— Pas tout à fait.
— Moi je te dis que c’est tout, petit foie-blanc ! Alors, fous le camp ! Ah ! nom de Dieu, si je retrouvais mes jambes ne serait-ce que pour trente secondes, tu verrais ton cinéma, mon gars, ce qu’il deviendrait.
J’étendis le bras au-dessus de l’eau clapotante…
— Écoutez, Carbon…
La vision insolite de Danièle tout habillée dans la piscine venait de m’apaiser. Je retrouvais automatiquement le vouvoiement.
— Plus qu’une chose… Vos jambes, justement. C’est à cause d’elles que Danièle est rentrée. Si vous aviez été le Carbon de l’hôtel du Parc, elle ne serait pas revenue. Seulement, un infirme, ça ne s’abandonne pas. Elle vous imaginait, marinant dans votre sale court-bouillon, ou bien roupillant avec le danois… La petite mallette noire qu’on doit coltiner quand vous sortez… Votre pantalon qu’il faut dépiauter.
« Je vous l’ai dit : une femme de devoir ! La première fois, vous l’avez eue grâce à un billet d’avion, la seconde fois grâce à une paire de béquilles. Mais l’alerte aura été chaude, hein ? Vous ne serez plus tranquille, lorsqu’elle reprendra ses sorties nocturnes.
Il lâcha la barre chromée et se mit à nager vers une rampe située à l’autre bout du bassin. Je ne l’avais pas remarquée. Elle lui permettait d’accéder à la piscine et d’en sortir. Quand il y parvint, il émergea de l’eau jusqu’à la taille. Un revêtement en caoutchouc strié garnissait la rampe en pente douce. Le spectacle qui suivit anéantit tout ce qui subsistait en moi de ressentiment. Carbon se mit à se traîner sur le caoutchouc, usant des coudes et des ongles pour s’agripper, se hisser, charrier ses jambes mortes.
Se pouvait-il que j’aie fait une scène à cet homme diminué ? Que je l’aie insulté, humilié ?
Je contournai la piscine pour m’approcher de cette pauvre chose rampante, dégoulinante d’eau.
— Je… je peux vous aider ? bredouillai-je.
— Fous-moi la paix, petit con !
Je restai debout, à le regarder. Ses reptations l’amenèrent sur les dalles cernant le bassin. Il allongea le bras pour ramasser ses béquilles posées au sol. Ce qui suivit fut pis que tout. Carbon tint une béquille debout contre lui. Il se cramponna à sa poignée et se hissa tant bien que mal, jusqu’à ce qu’il fût à genoux. Son buste ballottait sur ce socle précaire. Il inclina la béquille, dont il coinça l’embout caoutchouté contre la caisse d’un palmier nain et, en ahanant, continua sa conquête de la position verticale. Sa main gauche n’avait pas lâché la deuxième béquille. Quand il fut à peu près droit, celle-ci vint confirmer son équilibre. Il pencha la tête, souffla fortement, les yeux fermés. Puis il arracha une serviette de bain verte accrochée à la branche d’un arbuste et s’essuya tant bien que mal.
Il paraissait réfléchir. Au bout d’un moment, il mit la serviette à son cou et entreprit d’enfiler son gros pardessus à carreaux : celui qu’il portait la première fois que je l’avais aperçu, depuis le portail.
Il était redevenu formidable, Carbon. Son exploit venait d’en faire un vrai bonhomme musculeux et viril.
— Monsieur Carbon, appelai-je…
Il me regarda.
— Je vous demande sincèrement pardon ; mais je l’aime…
Il tourna la tête. Lui et moi nous contemplâmes Danièle, toujours immobile dans l’eau rougeâtre.
— Pff, grommela Julien, il faut bien s’entendre déballer ses quatre vérités, de temps en temps. Car il y a sûrement du vrai dans tout ce que tu m’as dit, mon gars…
Il m’appelait mon gars ! Il y avait quelque chose de paternel dans sa voix.
— Chacun voit midi à sa montre, continua l’infirme…
L’eau dégoulinait sous son pardessus. On aurait dit qu’il urinait sous son vêtement.
— Les choses s’organisent d’une manière ou d’une autre. On essaie de se faire à elles ou de les faire à nous, c’est pas commode. Mais enfin bref…
Il s’avança en béquillant vers le côté de la piscine où se tenait Danièle.
— Dis-moi, Fifille, je voudrais te poser une question ; rien qu’une, pas méchante. Si tu as de l’estime pour moi, pour toi, pour lui, faut que tu y répondes catégoriquement… Promis ? Y a des moments, le blabla, faut le lui laisser pour son cinéma…