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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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— Tu te souviendras de nos bars de Montparnasse ?

— De tout, Jean, sois tranquille.

— Et de ma bouche sur ta peau moite, au réveil ?

— Mes larmes te paraissent donc indispensables ? balbutia-t-elle.

Je freinai devant un petit café dont une vieille femme passait les vitres au blanc d’Espagne.

— Tu veux bien qu’on boive un café ? On ne va jamais à la guillotine l’estomac vide.

Elle accepta.

Quelques consommateurs matinaux discutaient le tiercé de l’après-midi dans une odeur de rhum et de croissants chauds. Nous nous assîmes au fond du bar. Seule, une énorme mégère mafflue, sanglée dans un manteau de cuir râpé, occupait une autre table. Elle buvait du vin blanc en promenant sur nous un regard évasif.

— Deux cafés et un rhum ! dis-je au garçon.

Les manches de sa chemise blanche étaient roulées. Il ne portait pas encore de cravate et un vieux tricot de laine beige, constellé de taches, achevait de lui donner un aspect négligé.

Je bus le rhum avant le café.

— Un autre, garçon ! Tu en veux, Danièle ?

— Non, je te remercie.

Son visage était réprobateur, néanmoins elle s’abstint de tout commentaire.

— Vous voulez bien me vendre le restant de la bouteille, garçon, c’est pour emporter.

Il m’examina d’un œil incrédule.

— Mais, monsieur… On ne…

— Vous devez bien savoir combien de petits verres représente la bouteille ! Multipliez par le prix d’une consommation, ajoutez à cela la consigne de la bouteille, et vous saurez le prix que je dois la payer.

— Faut que j’en cause au patron !

— C’est cela : causez-lui-z’en !

— Jean ! appela doucement Danièle.

Elle me prit la main, sous la table.

— Je te jure que ça n’est pas du cinéma, Danièle. Seulement, aujourd’hui, je comprends ton geste de l’autre fois, avec le flacon de whisky. Il y a des moments, ta foutue Tour de Contrôle, il faut une bonne dose de gnole pour l’affronter.

Le garçon revint de la cuisine, porteur d’une bouteille de rhum non entamée.

— Le patron est d’accord.

— Bravo. Alors soyez gentil jusqu’au bout : ouvrez-la-moi !

CHAPITRE X

Jean, je t’en prie !

Non ! Ce n’était pas du cinéma. Du moins pas du faux : j’éprouvais bel et bien ce vertige effarant qu’engendre parfois le désespoir. L’unique thérapeutique consistait à l’augmenter. Il est souvent prudent d’accélérer que de ralentir lorsqu’une difficulté surgit. J’accélérai donc en buvant des lampées de rhum, comme un vieux pirate blessé…

— Jean, je te le demande… Ne me laisse pas l’image d’un homme ivre !

— Je ne suis pas ivre !

— Mais tu vas l’être si tu continues.

— Pourquoi ne veux-tu plus me revoir ?

— Parce que ce ne sera plus possible ! Je t’aime, et t’aimant je réintègre mon foyer. Comment veux-tu que nous nous retrouvions de manière épisodique après cela ? Tu penses que ce que je suis en train de faire, je pourrais le renouveler périodiquement ?

— Si tu m’aimais vraiment, tu ne m’abandonnerais pas. Je t’avais bien dit que tu répondrais au premier coup de sifflet de ton maître !

— Tu as reconnu toi-même que je ne pouvais agir autrement !

Tout en conduisant, j’avalai une nouvelle rasade de rhum. C’était de l’alcool de qualité inférieure, qui m’écorchait le gosier et me flanquait mal au cœur.

— Donne-moi cette bouteille, Jean !

Son ton péremptoire m’en imposa. Je lui tendis la bouteille. Elle baissa sa vitre et lança le flacon sur le talus herbeux de l’autoroute.

— Dans le fond, je suis un type soumis, hein ? lui fis-je observer. Il suffit qu’on me parle d’une certaine manière pour que j’obéisse. Tu me suis et je t’emmène ! Tu me quittes et je te raccompagne… Tu veux bien me montrer mon « J » une dernière fois, Danièle ?

— Oh ! Jean, laisse…

— Quoi, c’est MON « J », oui ou chose ?

— Oui, Jean, c’est TON « J ».

— Quand tu reprendras tes escapades nocturnes, tes copains, en te troussant, l’apercevront et ça les troublera. « Tiens, diront-ils, tu es tatouée, ma gosse. Quelle idée ! » Tu leur raconteras une histoire. Je ne sais pas laquelle, tu devrais la mettre au point. N’aie pas peur de te lancer dans l’abracadabrant. Moins une histoire est crédible, plus les hommes la croient.

— Il n’y aura plus de sortie nocturne, assura-t-elle. Plus jamais !

— Jamais, ça représente quelle durée, selon toi ? Il y a des mots traîtres, comme : toujours, immortel, éternel… et en principe tous les termes cherchant à créer la notion de définitif. Rien n’est définitif. Allez, montre-moi mon « J ».

Comprenant que je ne la laisserais pas en paix, elle releva sa robe et me découvrit le petit tatouage noirâtre. Il était cicatrisé à présent. Je le caressai.

— Se peut-il qu’il ne subsiste plus que ce témoignage de nous deux, Danièle !

Elle éclata en sanglots.

— Ne pleure pas, mon amour, ce n’est pas notre faute. Nous sommes les victimes de ceux qui nous ont précédés et qui ont misérablement tissé autour de chaque individu une cangue de conventions, de traditions, de morale. Comprenant qu’il était libre, l’homme s’est empressé de juguler sa liberté. L’homme a fait de l’homme un animal savant qui marche au fouet et au sucre.

Je me sentis ivre brusquement. Un lyrisme d’ivrogne, une certaine difficulté d’élocution… Je quittai la route nationale. Bientôt nous traversâmes des villages pleins d’enfants endimanchés. Des cloches sonnaient. En passant devant certaines fermes, on entendait la retransmission d’une messe à la radio ou à la télévision. Cette rumeur d’église me rappela encore l’enterrement de ma mère.

— Tu vois, si je pouvais t’écrire, je crois que notre séparation serait plus tolérable. Tu veux bien que je t’écrive ?

— Oui, à condition que tu n’attendes pas de réponse.

Nous abordâmes les premières maisons de Montfort. Des antiquaires accrochaient des ustensiles de cuivre sur la façade de leur maison. Les membres d’un club hippique m’obligèrent à stopper. Les filles portaient la bombe et prenaient des attitudes de statues équestres.

— Je voudrais être n’importe lequel de ces bourrins, rêvai-je.

Danièle rit à travers ses larmes.

— Tu es drôle, murmura-t-elle. On ne peut pas oublier un homme drôle. Tu es beau. Tu es insolent. Tu es pitoyable. Si fort et si désemparé. Si tendre et si cruel. Je pense que tu m’oublieras très vite, Jean. Au début, tu ne t’en apercevras pas tout de suite parce qu’on ne s’aperçoit jamais tout de suite qu’on oublie quelqu’un. Lorsque tu te rendras compte de la chose, ça t’ennuiera, ça te vexera de ne pas pouvoir assumer plus longtemps un grand chagrin.

Je l’écoutais en songeant que j’avais tenu un langage à peu près similaire à Martine lors de son coup de fil.

— Je te promets de ne pas essayer de faire un marathon, Danièle. Si j’ai la chance de pouvoir t’oublier, ma parole d’homme, j’irai à Lourdes à pied pour en rendre grâce au Ciel. Pour une fois, la Vierge n’aura pas seulement la visite de tapeurs.

Son chemin champêtre…

La masse blanche et sotte de leur maison.

J’arrêtai et descendis afin d’aider ma compagne à s’extraire de l’auto. Ensuite je déliai sa valise arrimée sur le porte-bagages rivé au couvercle de la malle. Nous l’avions achetée à Genève. Elle sentait encore le neuf.

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