À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Je donnai la lumière. Les meubles du Simmental, en bois blond, se mirent à briller et réchauffèrent ma certitude.
— Danièle !
Elle sortit de la chambre aussitôt. Ses pommettes rougies m’apprirent qu’elle venait de beaucoup pleurer.
Elle se tint à distance, les bras pendant le long du corps…
— As-tu l’impression que j’achèverai ma pièce de théâtre ?
— Je l’espère.
— Crois-tu que je parviendrais à l’écrire sans ta présence à mes côtés ?
— Un écrivain est fait pour écrire. Et plus il est malheureux, mieux il écrit, répondit-elle.
— Danièle, je viens de réfléchir à nous deux, je suis arrivé à cette conclusion : tu es beaucoup trop honnête pour être heureuse avec moi.
Elle attendit la suite. Je vis briller comme un espoir dans ses yeux, et cet éclat me fit infiniment mal.
— Je crois que nous avons eu tort de brusquer les choses. Tu ne trouveras jamais la paix de cette façon. J’aime mieux pleurer ton absence que de te voir pleurer l’absence d’un autre. Je vais te reconduire à ton mari.
— Je suis assez grande pour rentrer seule !
Elle acceptait sans protester. Elle appelait cela « rentrer » ! Le souffle me manqua. Un brasier à la place du cœur ! Ma vie à nouveau déchirée ! Voilà que je souffrais réellement du mal que je voulais simuler.
— Nous allons prendre un taxi pour Lausanne. Il doit y avoir un train de nuit…
Danièle ne bronchait toujours pas, mais la petite lueur de soulagement s’épanouissait dans ses yeux encore nimbés par les larmes.
— Va faire tes valises, Danièle.
— Elles sont faites.
CHAPITRE IX
Pourquoi ce retour sur Paris me rappela-t-il les funérailles de ma mère ?
Je me revis dans ce corbillard automobile, avec le cercueil, dans la vilaine soute centrale et les couronnes de fleurs sur la galerie argentée du toit. Martine partageait ma banquette et me tenait la main. Elle portait un manteau noir. Un voile de crêpe plongeait son visage dans une ombre funèbre et je la reconnaissais mal. Moi je n’avais pas voulu porter le deuil. Je m’étais vêtu d’un complet bleu foncé ; une cravate noire constituait mon seul tribut à la tradition. J’alléguais que les vêtements de deuil sont les accessoires d’une sordide hypocrisie. Mais ce parti pris, à un tel instant, n’avait-il pas quelque chose de vaguement théâtral ? N’obéissais-je point à mon constant besoin de me singulariser, de me placer toujours plus ou moins en marge des autres ?
Oui : l’enterrement de Maman…
J’occupais la couchette supérieure et la dépouille de notre amour gisait au-dessous de moi. Un train qui puait la vieille ferraille et le drap imprégné de fumée (bien que la ligne fût depuis longtemps électrifiée) ballottait son cadavre et mon désespoir, comme le corbillard ballottait le cadavre de ma mère et mon désespoir, quelques années auparavant.
Lors du sinistre trajet dans le fourgon funéraire, j’essayais de nous concevoir vus de l’extérieur. Je me rappelais des convois identiques, aperçus à un croisement de route. On avait tout juste le temps de découvrir une rangée de gens en noir, blafards, qui, malgré leur prostration chagrine, s’intéressaient malgré tout au mouvement ambiant. Ils regardaient la circulation, de leurs yeux rougis et l’on sentait que, déjà, la vie les avait repris en main, qu’ils commençaient à oublier celui ou celle qu’ils accompagnaient…
— Tu ne dors pas ?
Ceux qui m’apercevaient, depuis le trottoir, devaient ressentir la même impression. Les hommes se découvraient. Pourquoi salue-t-on les morts ? Qu’en ont-ils à fiche du salut, ou de l’adieu des vivants ?
— Hein, dis-moi, Jean, tu dors ?
— Comment veux-tu que je dorme…
— Je t’aime, tu sais !
Je répondis « Je sais ». Et c’était vrai : je savais que Danièle m’aimait, et qu’elle souffrait probablement autant que moi. Ma peine me purifiait. J’éprouvais enfin un chagrin dépouillé, authentique, sans arrière-pensées.
Le train s’arrêtait dans des gares quasi désertes. On entendait des grincements de chariots, des appels réverbérés par la sonorité creuse des marquises. Le convoi piaffait. Des heurts l’ébranlaient. Il reculait, avançait, reculait encore comme un cheval attelé, puis reprenait sa course dans une nuit que je savais brumeuse.
Dans le corbillard de maman, à quoi songeais-je, au juste ? À elle, naturellement, qu’on ramenait dans son village natal. Les gens de là-bas l’appelaient par son diminutif de petite fille : Didi. Pour eux, elle était restée toute sa vie la Didi Charron. Je pensais : « La Didi Charron rentre chez elle, après existence faite. » Beaucoup de travail et de noble amour… Mais je songeais à moi, aussi, à moi qui, en passant la grille du cimetière de campagne, allais replonger dans la vie. J’avais peur de ce qui allait suivre. Je sentais qu’une fois la Didi sous terre rien ne serait plus pareil, jamais.
On meurt par à-coups, comme on change de classe au lycée. Lorsque j’aurais quitté Danièle, je me trouverais à peu près en seconde. Mon départ de la maison avait également constitué un passage dans la classe supérieure. Que me resterait-il à franchir encore, comme épreuves ? L’instant où dans un lit d’hôpital ou les décombres d’un quelconque véhicule je comprendrais que ma fin est imminente ?
— Tu pleures ? demanda-t-elle en m’entendant renifler.
— Non. Je n’en ai pas envie.
Qu’allais-je faire ? Mon Dieu, qu’allais-je faire ? Où irais-je ? Qui verrais-je ?
Comme si elle suivait le cheminement de ma pensée, Danièle murmura :
— Que vas-tu faire ?
— Je ne sais pas encore.
— Tu as bien une idée ?
— L’idéal, ce serait de t’oublier. Mais c’est une tâche au-dessus de mes moyens.
— Je voudrais que tu travailles beaucoup.
— J’ai l’impression d’avoir oublié jusqu’à l’alphabet.
— Il faudra t’y mettre. Écrire ta pièce de théâtre. Des livres…
— J’essaierai, promis-je loyalement. Mais je vais déménager.
— Où iras-tu ?
— Je pense que je réaliserai mon rêve : loger dans un petit hôtel pouilleux de Levallois ou d’Asnières.
— Quelle idée !
— Une chambre quasi monacale, avec du vilain papier jaune aux murs, des meubles de bois blanc, un plancher qui se gondole, un lavabo jauni comme la denture d’un vieux cheval. Le robinet fuit… On est obligé de placer une éponge à l’endroit où il goutte, la nuit, pour ne plus l’entendre… Oui, peut-être que dans un endroit très médiocre je parviendrai à écrire…
— Pourquoi ?
Je me le demandais aussi. Peut-être par nostalgie de mon enfance pauvre ?
— En bas, il y aura un café-restaurant en guise de réception. Ma clé sera accrochée à un clou dans le couloir et j’aurai ma serviette dans un casier. Je boufferai des harengs-pomme à l’huile et des steaks-frites toutes minces…