À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Elle voulut me la prendre des mains.
— Donne, Jean !
— Tu plaisantes, je te remets en main propre !
— À quoi bon…
— Pas d’histoire : je t’ai empruntée, je te rends !
J’allai délibérément au portail et sonnai. Très vite, le méchant danois surgit, avec ses gros yeux rouges et ses babines creuses. Il grondait sourdement, l’échine hérissée.
— Allons, Hamlet ! Tout beau ! cria Danièle.
Le chien se calma instantanément et se mit à frétiller lourdement.
— Tout beau ! grommelai-je, c’est dans la comtesse de Ségur qu’on parle aux chiens féroces de cette manière !
Ma peine se muait en rage, comme toujours.
La mulâtresse dévala le perron pour venir ouvrir. À mi-parcours, elle marqua un temps en nous apercevant. Puis elle s’approcha, d’une allure prudente.
— Oh ! Madame ! Madame… fit Thérésa en se composant un sourire mielleux.
Je détestais cette fille. Elle feignit de ne pas me voir.
— Dites, belle blonde, lui lançai-je, dans le style Carbon. Tenez un peu votre bestiau par le collier, il a de la vérole plein les dents, j’en sais quelque chose !
Elle s’obstina à m’ignorer. Je vis rouge et me tournai vers Danièle :
— Dis à cette petite conne de s’occuper du chien, sinon je la gifle !
— Emmenez Hamlet, Thérésa ! ordonna Danièle. Monsieur est ici ?
— Il prend son bain, jeta la mulâtresse d’un air dégoûté en saisissant le danois par son collier.
— Tu tiens vraiment à le voir ? demanda ma compagne.
— Je te l’ai dit !
— Alors viens !
Nous nous dirigeâmes vers la piscine. Les pelouses bien ratissées sentaient déjà le printemps. Je ralentis pour contempler un chat de porcelaine agrippé à un sapin. Sous le même arbre, le nain Simplet, accoudé à un gros champignon rouge, me décochait un grand rire béat.
— Comment se peut-il ? soupirai-je. Oh ! Danièle, t’abandonner à ces mesquineries, quelle tristesse !
Elle poursuivait sa marche dans l’allée ; je dus presser le pas pour revenir à sa hauteur.
Une petite porte vitrée donnait accès à la piscine. Danièle la poussa doucement. En une seconde, son énergie venait de disparaître pour faire place à une timidité de fillette. Nous entrâmes dans le local où flottait une âcre odeur de feuillages et de chlore. La piscine mesurait au moins vingt mètres sur dix. Elle était carrelée en rouge, ce qui donnait à l’eau des reflets de sang. Une piscine rouge ! Ça ressemblait bien à Carbon ! Comme champion du mauvais goût, on ne pouvait trouver mieux.
Sans doute avait-il voulu reconstituer un coin d’Afrique sous sa verrière car il avait accumulé autour du bassin une folle quantité de plantes tropicales. On trouvait des bananiers, des orangers, des palmiers, des eucalyptus et bien d’autres essences dont les senteurs opiacées vous piquaient les narines.
Julien portait un affreux maillot de bain noir et barbotait dans sa piscine chauffée comme un hippopotame dans un poto-poto. Ses jambes atrophiées étaient d’un blanc de chairs décomposées. Par opposition, son buste puissant et ses énormes bras semblaient plus formidables encore. On eût dit que Carbon résultait de la greffe de deux corps différents.
Il battait l’eau frénétiquement, en une brasse balourde. Ses jambes inertes le freinaient, animées d’un lent mouvement ondulatoire. À cause du bruit qu’il produisait en nageant, l’infirme ne nous entendit pas entrer. Il parcourut la longueur de la piscine dans le sens opposé à nous et, parvenu à l’autre extrémité, s’agrippa à la main courante cernant le périmètre du bassin pour reprendre souffle.
— Julien ! appela Danièle.
L’eau, agitée par les évolutions de Carbon, clapotait encore sourdement contre les carreaux de grès rouge.
Carbon regarda en arrière, nous vit et exécuta un tour complet pour nous faire face. Son gros buste vira lourdement, comme une barrique vide. Ses jambes s’embrouillèrent et restèrent enlacées, à cause de sa rotation.
Il s’ébroua, cracha, et lança enfin, avec un large sourire :
— Mais, ma parole, ce sont nos jeunes mariés ! C’est gentil de me rendre visite. Vous êtes en voyage de noces à Paris ?
L’envie me prenait d’attraper ses affreuses plantes vertes et de les lui balancer sur la figure avec leurs caisses. Le vieux bougre avait compris la situation, il savait qu’il s’agissait d’un réel retour au bercail et je trouvai odieux son persiflage. La vengeance est immonde quand elle est superflue.
— Je suis revenue, Julien !
Il allongea ses bras sur la barre chromée afin d’assurer sa position. Ses jambes se dénouaient lentement, comme se désunissent des algues obéissant aux caprices des courants.
— C’est bien, ça, Fifille. Mais dis-moi : tu es revenue… avec lui ?
Danièle haussa les épaules en signe de lassitude. Elle renonçait à entrer dans le lugubre jeu des sarcasmes.
Je mis mes mains au fond de mes poches pour tenter de contenir les actes de violence que je sentais éclore au bout de mes dix doigts.
— Au cas où tu compterais demeurer ici avec ton second mari, il faudrait dire à Thérésa de préparer une chambre. Je conserverai la mienne, si tu n’y vois pas d’inconvénients ; pour mes jambes, elle est plus pratique…
Je regardai Danièle. Son attitude pitoyable, infiniment contrite, me ravagea le cœur.
— Tu t’attendais à ce genre d’accueil, Fifille ? lui demandai-je. Tu vois : pépère faisait gentiment trempette en t’attendant. Tu croyais qu’il nageait dans les larmes, c’était seulement dans sa piscine !
— Pars, maintenant, répondit-elle.
Elle avait honte de son retour, de son mari, du grotesque échevelé de la piscine. Honte peut-être également de nous.
— J’ai tout mon temps, c’est dimanche !
Le gros vieux ne bougeait pas de l’eau. Sans doute avait-il honte de ses jambes. Ce devait être toute une affaire pour lui que de s’extraire de l’élément liquide. De quelle manière s’y prenait-il, au fait ?
Son gros torse couvert de poils blancs, son visage brique tailladé de fines rides, son ventre lourd et blême, ses jambes molles qui désobéissaient à son cerveau ; tout contribuait à faire de lui quelqu’un d’effrayant. Son slip de bain noir brillait comme une vilaine carapace. Mais, plus monstrueux que le reste, étaient les yeux injectés de sang qu’il dardait sur nous.
Quelque chose de nouveau modifiait sa physionomie. Je me dis, par-delà des montagnes de haine, qu’il avait dû beaucoup boire depuis le départ de sa femme. À moins que ce ne soit l’eau fortement chlorée du bain qui lui donnât ce regard exorbité.
— Ma femme vous a demandé de partir, lança Carbon. Je crois que vous feriez bien de lui obéir, je suis pour les situations nettes.
— Sans blague…
Je me mis à marcher au bord du bassin, dans la direction de l’infirme.
— T’as de ces mots, mon pauvre hippocampe ! m’enrouai-je. Les situations nettes ! Faut être égoïste comme un vieux paralytique pour oser les employer !
Ses paupières s’abaissèrent légèrement, comme pour voiler sa rage.
Je m’accroupis, les bras entre les jambes, à quelques mètres de lui.
L’intensité de ma colère me faisait trembler et bégayer. Je le tutoyais pour donner davantage cours à ma rancœur. Une certaine fraternité se dégage de la haine parvenue à son paroxysme.
— Tu n’es qu’un pauvre dégueulasse, Carbon. Un Barbe-Bleue orthopédique ! Un négrier enrichi. Un marchand de viande. Un charognard. Un équarrisseur qui n’a pour toute poésie que les nains de Blanche-Neige en porcelaine. Avant de partir, je vais te dire ce que je pense de toi, ça ne serait pas honnête de ma part de foutre le camp avec ça sur le cœur ! À un tel degré, le mépris ne vous appartient plus : il faut le restituer à celui qui l’inspire…