À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Il se moucha bruyamment dans la serviette verte. Sa voix restait égale, forte et calme.
— Tu me promets de répondre ?
— Oui, Julien.
— Merci, je sais que tu le feras. Voilà… Si j’étais valide, comme autrefois, est-ce que tu serais revenue aujourd’hui ? Réfléchis bien.
Un silence terrible suivit la question. À peine troublé par le minuscule bruit de ressac montant de la piscine.
Nous attendions le verdict de Danièle, unis brusquement par la même indicible frayeur.
— Non, dit-elle, enfin d’un ton ferme. Non, Julien, je ne serais pas revenue.
Il hocha la tête.
— Faut toujours être très franc, Fifille. Toujours… Autrement la vie ressemble à un tour de cartes…
Il eut une réaction très imprévue : il m’adressa un clin d’œil ; après quoi il quitta le local en ramant frénétiquement, comme s’il était soudain pris de panique.
— Sors de l’eau ! ordonnai-je à Danièle.
Elle nagea jusqu’à l’échelle. Je l’aidai à s’arracher de la piscine. Ses vêtements mouillés pesaient lourd et bien que l’eau fût chauffée, la jeune femme claquait des dents.
— Va vite te changer. Tu m’en veux ?
Elle secoua la tête :
— Pourquoi t’en voudrais-je ?
— Au fait oui, pourquoi ! soupirai-je, puisque c’est moi qu’on quitte ! Puisque c’est moi la victime !
Nous sortîmes. Une éclaircie bleue se lisait dans les profondeurs du ciel.
— Crois-tu que ce soit bien toi la victime ? demanda Danièle.
À cette seconde même, une forte détonation retentit dans la maison.
CHAPITRE XI
C’est surprenant, comme les petites filles peuvent changer, d’un mois à l’autre.
Depuis notre dernière entrevue, Mauricette s’était considérablement modifiée. Elle n’avait plus son côté poupin. De légers renflements gonflaient sa robe bleue de pensionnaire et quelque chose de grave assombrissait son regard. Elle ressemblait de plus en plus à Martine.
— C’est la première fois que je monte sur un bateau, dit-elle.
Le pilote lança un joyeux coup de sirène avant de s’engager dans le bras de Seine séparant la Cité de l’île Saint-Louis. Il y avait déjà des pêcheurs sur les berges où les saules retrouvaient leurs feuilles. Les grands immeubles en troupeau se reflétaient dans l’eau sombre. L’étrave du bateau-mouche les disloquait impitoyablement.
— Tu aimes ?
— Oh ! oui, c’est joli.
Il faisait doux à l’intérieur du salon flottant. Nous étions comme en suspens dans une énorme bulle de plexiglas.
Mauricette battait des jambes. La prochaine fois, ses pieds reposeraient sur le plancher, il ne s’en fallait plus que de quelques millimètres.
— Dis, papa Jean…
Elle me regardait avec effort. Ses yeux se dérobaient malgré sa volonté de les braquer dans les miens.
— Oui ? l’encourageai-je.
— Des externes m’ont raconté… Mais je sais pas si c’est vrai…
— Que t’ont-elles raconté, chérie ?
— Il paraîtrait qu’un monsieur s’est tué pendant que tu étais dans sa maison ?
Depuis huit jours, elle devait remuer ça dans sa petite tête. Lui avait-on également parlé de l’article de France-Soir annonçant mon remariage ?
— C’est exact, hélas ! mon petit chou.
— Pourquoi a-t-il fait cela ?
— Parce qu’il était très très malade. Il… Il souffrait trop !
Elle n’insista pas. Le bateau arrivait à la hauteur du Louvre dont la façade décapée brillait au soleil. Le Palais avait la pâle blondeur de nos meubles de Gstaad. Des autos se traînaient sur la route des berges, gâtant la noblesse du paysage.
— Tu pleures, papa Jean ? murmura Mauricette.
— Moi ?
Je touchai mes yeux.
— Tiens, c’est vrai…
— À cause du monsieur ?
Je pleurais à cause du monsieur, à cause de sa femme, mais surtout à cause de moi. Je revivais notre galopade dans le jardin. Nous entrions en trombe dans la maison. Pouvais-je imaginer que j’y pénétrerais un jour, et que je la découvrirais dans d’aussi funestes circonstances ? Un grand living, mieux meublé qu’on ne pouvait s’y attendre. Je notais tout au passage : le grand piano à queue qu’on sentait purement ornemental ; les meubles Louis XV dernier cri, les tableaux insipides comme on en vend dans les « galeries d’art » des grands magasins. J’enregistrais chaque détail, à une allure folle, sans cesser de courir sur les talons de Danièle. Thérésa hurlait au seuil d’un grand bureau. Avant toute autre chose, j’aperçus le foutu poste téléphonique sur lequel Carbon régnait en seigneur absolu. À droite de la pièce, sous la fenêtre, se trouvait un grand canapé de cuir noir. Julien était couché en travers du siège. Une grande plaque rouge s’élargissait sur sa tempe droite. Une odeur de poudre se mêlait à des relents de chlore. Ses béquilles gisaient sur le plancher. La mulâtresse piqua une crise de nerfs et se roula sur la moquette dans une indifférence générale. Comme en un cauchemar, je vis le gros danois s’approcher de son maître, le flairer et se mettre à laper l’horrible plaie.
— Il va loin, notre bateau ?
— À l’autre bout de Paris, petite…
— C’est vrai que tu es remarié ?
Je m’y attendais. J’eus un sourire indulgent.
— Non, Mauricette, non, un journaliste a annoncé ça pour me faire une blague.
— Et maman Martine, elle va se marier bientôt ?
— Je ne sais pas. Pourquoi ?
— Quand elle vient me voir, le dimanche, il y a un monsieur qui l’attend dehors avec une grande voiture blanche.
Machinalement, je demandai :
— Jeune ?
Saris la moindre jalousie. Pour parler ; uniquement pour parler.
— Oh ! non, il est vieux.
À partir de quel âge était-on réputé « vieux » par Mauricette ? Il m’était indifférent que Martine se remariât ou non. Maintenant elle appartenait à une époque révolue et nos chemins ne se croisaient plus.
— T’as l’air triste, papa Jean ?
— Tu crois ?
— À cause du monsieur qui est mort ? En homme de traditions, Carbon avait laissé un message avant de se tirer une balle dans la tempe. Je revoyais la feuille de bloc. L’écriture appuyée, tracée au crayon à mine de feutre :
Qu’on n’accuse personne de ma mort. Simplement, je n’ai plus envie de me traîner davantage.