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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Le magicien africain, qui avait regardé comme une chose impossible le bonheur de parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu’il ne trouvait pas de termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses bontés; et, en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût en peine à se tirer s’il s’y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin d’Afrique, dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les avantages dont l’Afrique pouvait se glorifier, celui de produire d’excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie où elle se trouvait; qu’il en avait une pièce de sept ans, qui n’était pas encore entamée, et que, sans le trop priser, c’était un vin qui surpassait en bonté les vins les plus excellents du monde, «Si ma princesse, ajouta-t-il, veut me le permettre, j’irai en prendre deux bouteilles, et je serai de retour incessamment. – Je serais fâchée de vous donner cette peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez quelqu’un. – Il est nécessaire que j’y aille moi-même, repartit le magicien africain; personne que moi ne sait où est la clef du magasin, et personne que moi aussi n’a le secret de l’ouvrir. – Si cela est ainsi, dit la princesse, allez donc, et revenez promptement. Plus vous mettrez de temps, plus j’aurai d’impatience de vous revoir; et songez que nous nous mettrons à table dès que vous serez de retour.»

Le magicien africain, plein d’espérance de son prétendu bonheur, ne courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint fort promptement. La princesse, qui n’avait pas douté qu’il ne fît diligence, avait jeté elle-même la poudre qu’Aladdin lui avait apportée, dans un gobelet qu’elle avait mis à part, et elle venait de faire servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l’un de l’autre, de manière que le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant de ce qu’il y avait de meilleur, la princesse lui dit: «Si vous voulez, je vous donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera plus de plaisir.» Et le magicien regarda ce choix de la princesse comme une nouvelle faveur.

Après qu’ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à boire. Elle but à la santé du magicien; et quand elle eut bu: «Vous aviez raison, dit-elle, de faire l’éloge de votre vin, jamais je n’en ai bu de si délicieux. – Charmante princesse, répondit-il en tenant à la main le gobelet qu’on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle bonté par l’approbation que vous lui donnez. – Buvez à ma santé, reprit la princesse, vous trouverez vous-même que je m’y connais.» Il but à la santé de la princesse. Et en regardant le gobelet: «Princesse, dit-il, je me tiens heureux d’avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion; j’avoue moi-même que je n’en ai bu de ma vie de si excellent en plus d’une manière.»

Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à la femme qui lui donnait à boire, en disant en même temps qu’on lui apportât son gobelet plein de vin, qu’on emplît de même celui du magicien africain, et qu’on le lui présentât. Quand ils eurent chacun le gobelet à la main: «Je ne sais, dit-elle au magicien africain, comment on en use chez vous quand on s’aime bien et qu’on boit ensemble comme nous le faisons? Chez nous, à la Chine, l’amant et l’amante se présentent réciproquement à chacun leur gobelet, et de la sorte ils boivent à la santé l’un de l’autre.» En même temps elle lui présenta le gobelet qu’elle tenait, en avançant l’autre main pour recevoir le sien.

Le magicien africain se hâta de faire cet échange, avec d’autant plus de plaisir qu’il regarda cette faveur comme la marque la plus certaine de la conquête entière du cœur de la princesse, ce qui le mit au comble de son bonheur. Avant qu’il bût: «Princesse, dit-il le gobelet à la main, il s’en faut beaucoup que nos Africains soient aussi raffinés dans l’art d’assaisonner l’amour de tous ses agréments que les Chinois, et en m’instruisant d’une leçon que j’ignorais, j’apprends aussi à quel point je dois être sensible à la grâce que je reçois. Jamais je ne l’oublierai, aimable princesse, d’avoir retrouvé, en buvant dans votre gobelet, une vie dont votre cruauté m’eût fait perdre l’espérance, si elle eût continué.»

La princesse Badroulboudour, qui s’ennuyait du discours à perte de vue du magicien africain: «Buvons, dit-elle en l’interrompant, vous reprendrez après ce que vous voulez me dire.» En même temps elle porta à la bouche le gobelet, qu’elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien africain se pressa si fort de la prévenir qu’il vida le sien sans en laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque temps en cet état, jusqu’à ce que la princesse, qui avait toujours le bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu’il tomba sur le dos sans sentiment.

La princesse n’eut bas besoin de commander qu’on allât ouvrir la porte secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s’étaient disposées d’espace en espace, depuis le salon jusqu’au bas de l’escalier, de manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.

Aladdin monta et il entra dans le salon. Dès qu’il eut vu le magicien africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour, qui s’était levée et qui s’avançait pour lui témoigner sa joie en l’embrassant. «Princesse, dit-il, il n’est pas encore temps; obligez-moi de vous retirer à votre appartement, et faites qu’on me laisse seul pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la même diligence que vous en avez été éloignée.»

En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses eunuques, Aladdin ferma la porte, et après qu’il se fut approché du cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa veste et il en retira la lampe enveloppée de la manière que la princesse lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta avec son compliment ordinaire. «Génie, lui dit Aladdin, je t’ai appelé pour t’ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse, que tu vois, de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine, au même lieu et à la même place d’où il a été apporté ici.» Le génie, après avoir marqué par une inclination de tête qu’il allait obéir, disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux agitations fort légères, l’une quand il fut enlevé du lieu où il était en Afrique, et l’autre quand il fut posé dans la Chine vis-à-vis le palais du sultan, ce qui se fit dans un intervalle de très-peu de durée.

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