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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— Comme l’ours blanc, dit Adamsberg. L’ours qui avait mangé un oncle sur la banquise et que le neveu rapporta à Genève à la veuve, qui le garda dans son salon.

— Remarquable, jugea Arandjel. Tout à fait remarquable.

Et Adamsberg se sentit fortifié, même s’il avait dû venir aussi loin pour trouver un homme qui appréciât à sa valeur l’histoire de l’ours. Mais il ne savait plus où il avait laissé la conversation et Arandjel le lut dans ses yeux.

— Manger les vivants, le linceul, la terre, rappela-t-il. C’est pourquoi on se méfiait beaucoup de ceux dont la denture était anormale. Soit que ces êtres aient des dents plus longues que d’autres, soit qu’ils soient nés avec une ou deux dents.

— Nés ?

— Oui, ce n’est pas si rare. Chez vous, César est né avec une dent, votre Napoléon et votre Louis XIV aussi, et tous ceux qu’on ne connaît pas. Pour certains, ce n’était pas un signe de vampirisme mais le signe d’un être d’essence supérieure. Moi, ajouta-t-il en faisant tinter ses dents grises contre son verre, je suis né comme César.

Adamsberg laissa passer le double rire bruyant de Vladislav et d’Arandjel et demanda du papier. Il reproduisit le dessin qu’il avait fait à la Brigade, marquant les zones du corps les plus touchées.

— C’est splendide, dit Arandjel en s’emparant du dessin. Les articulations, oui, pour empêcher le corps de se déplier. Les pieds bien sûr, les pouces encore plus, pour qu’il ne marche pas, le cou, la bouche, les dents. Le foie, le cœur, l’âme dispersée. Le cœur, siège de vie des vampiri, était très souvent sorti du cadavre pour subir un traitement spécial. C’est un anéantissement magnifique, effectué par un homme qui connaît parfaitement la question, conclut Arandjel comme s’il cautionnait un travail de professionnel.

— Dès l’instant où il ne pouvait pas brûler le corps.

— Exactement. Mais ce qu’il a fait revient exactement au même.

— Arandjel, est-il possible que quelqu’un y croie encore assez pour détruire tous les rejetons des Plogojowitz ?

— Comment cela « y croire » ? Mais tout le monde y croit, jeune homme. Tout le monde craint qu’à la nuit une pierre tombale ne se soulève, qu’un souffle froid passe sur son cou. Et personne ne pense que les morts feront de bons compagnons. Croire aux vampiri, ce n’est rien d’autre.

— Je ne parle pas de la grande vieille peur, Arandjel. Mais de quelqu’un qui y croirait strictement, pour qui les Plogojowitz seraient d’authentiques vampiri à exterminer. Est-ce possible ?

— Sans aucun doute s’il se figure que de là vient précisément son malheur. On cherche une cause extérieure à sa souffrance, et plus dure est la souffrance, plus grande doit être la cause. Ici, la souffrance du tueur est immense. Et la réponse est prodigieuse.

Arandjel se tourna pour parler à Vladislav, glissant le dessin d’Adamsberg dans sa poche. Sortir les chaises dehors, sous le tilleul et devant la boucle du fleuve, profiter du soleil, apporter des verres.

— Pas de rakija, je t’en prie, souffla Adamsberg.

— Pivo ?

— Oui, si cela ne vexe pas Arandjel.

— Aucun risque, il t’aime bien. Il y a peu de gens qui viennent lui parler de ses vampiri et tu lui apportes un cas nouveau. Grand amusement pour lui.

Les trois hommes se mirent en cercle sous l’arbre dans la chaleur du soleil et le clapotis du Danube, Arandjel fermant un peu les paupières. La brume s’était levée et Adamsberg regardait, sur l’autre rive, les sommets des Carpathes.

— Dépêche-toi avant qu’il ne s’endorme, prévint Vladislav.

— C’est ici que je fais ma sieste, confirma le vieil homme.

— Arandjel, j’ai deux dernières questions.

— Je t’écoute tant que je n’ai pas fini ce verre, dit Arandjel en avalant une toute petite gorgée, le regard amusé.

Adamsberg eut l’impression d’être pris dans un jeu de vive intelligence où il devait réfléchir rapidement pendant que l’alcool s’épuisait, comme s’écoulait le sablier. La fin du verre sonnerait l’arrêt des paroles du savoir. Il évalua son temps disponible à cinq gorgées de rakija.

— Existe-t-il un lien entre Plogojowitz et le vieux cimetière du nord de Londres, Higegatte ?

— Highgate ?

— Oui.

— C’est plus grave qu’un lien, jeune homme. Car bien avant qu’on n’édifie ce cimetière, on dit qu’on apporta sur la colline le corps d’un Turc dans un cercueil. Qu’il reposa là seul pendant longtemps. Les gens mélangent tout, et ce n’était pas un Turc. C’était un Serbe et l’on dit que c’était le maître vampir, Plogojowitz lui-même. Fuyant sa terre pour régner depuis Londres. On dit même que c’est sa présence, là-haut sur cette colline, qui généra spontanément la construction du cimetière de Highgate.

— Plogojowitz est le maître de Londres, murmura Adamsberg, presque désarçonné. Alors celui qui dépose les chaussures ne lui fait pas d’offrande. Il le provoque, il le combat. Il lui démontre sa puissance.

— Ti to verujes, dit Vlad en regardant Adamsberg, secouant sa chevelure. Tu y crois. Ne te laisse pas embringuer par Arandjel, c’est ce que me disait toujours Dedo. Il s’amuse comme le renardeau.

Adamsberg laissa à nouveau passer le chœur de leurs rires extrêmes, surveillant le niveau d’alcool dans la main d’Arandjel. Croisant son regard, Arandjel en siffla une nouvelle gorgée. Il ne restait qu’un petit centimètre dans le verre. « Le temps passe, choisis bien ta question. » Voilà exactement ce que semblait dire le sourire d’Arandjel, tel un sphinx mettant le passant à l’épreuve.

— Arandjel, est-ce qu’une personne a été particulièrement visée par Peter Plogojowitz ? Est-ce possible qu’une famille s’estime spécialement victime du pouvoir des Plogojowitz ?

— Inepte, dit Vlad, récupérant le mot de Danglard. Je t’ai déjà répondu sur cela. C’est sa propre famille qui a trinqué.

Arandjel leva une main pour faire taire Vladislav.

— Oui, dit-il. C’est conclu, ajouta-t-il en se versant un peu de rakija. Tu as gagné le temps d’un ultime verre avant ma sieste.

Concession qui semblait très bien arranger le vieil homme. Adamsberg sortit son carnet.

— Non, dit Arandjel fermement. Si tu n’es pas capable de t’en souvenir, c’est que cela ne t’intéresse pas assez. Alors tu n’auras rien perdu.

— J’écoute, dit Adamsberg en rempochant son carnet.

— Une famille au moins fut persécutée par Plogojowitz. Cela s’est passé au village de Medwegya, pas loin d’ici, dans le district de Branicevo. Tu pourras lire cela dans le Visum et Repertum que le médecin Flückinger rédigea en 1732 au profit du conseil militaire de Belgrade après clôture de l’enquête.

Le Danglard de la Serbie, se rappela Adamsberg. Il n’avait pas la moindre idée de ce Visum et Repertum ni comment le trouver, et le vieil Arandjel le mettait au défi de ne rien noter. Adamsberg frottait ses mains l’une contre l’autre, tendu dans la crainte d’oublier. Le Visum et Repertum de Flückinger.

— Le cas fit plus de bruit encore que celui de Plogojowitz, une véritable déflagration dans tout l’Occident, opposant violemment les pour et les contre, votre Voltaire ricanant, l’empereur d’Autriche s’en mêlant, Louis XV commandant de suivre l’enquête, les médecins s’arrachant les cheveux, d’autres priant pour leur salut, les théologiens pris de court. Ce fut un flot immense de littérature et de discussions. Venu d’ici, ajouta Arandjel, en jetant un coup d’œil aux collines alentour.

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