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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— J’écoute, répéta Adamsberg.

— Un soldat revint dans son village de Medwegya après plusieurs années de campagne pendant la guerre entre l’Autriche et la Turquie. Il n’était plus le même. Il raconta qu’il avait été victime d’un vampir pendant son équipée, qu’il avait combattu durement contre lui, que celui-ci l’avait poursuivi jusqu’en Perse turque et que, finalement, il avait réussi à abattre le monstre et à l’inhumer. Il avait emporté de la terre de sa sépulture et la mangeait régulièrement pour se protéger de ses coups. Signe que le soldat ne se sentait pas à l’abri du mort-vivant, même s’il pensait l’avoir vaincu. Ainsi vivait-il à Medwegya en dévorant de la terre, allant par les cimetières, ameutant ses voisins. En 1727, il tomba d’une charrette de foin et se cassa le cou. Dans le mois qui suivit sa mort, il y eut quatre décès à Medwegya, de la manière dont meurent ceux qui sont molestés de vampires, et on cria que le soldat était devenu vampir à son tour. On s’agita si fort que les autorités acceptèrent son exhumation quarante jours après sa mort, sous leur observation. La suite est connue.

— Dites-la tout de même, demanda Adamsberg, craignant qu’Arandjel n’en finisse ici.

— Le corps était vermeil, le sang frais coulait de tous les orifices, la peau était neuve et tendue, les vieux ongles gisaient au fond de la tombe, et on ne constata aucun signe de décomposition. On planta un pieu dans le corps du soldat, qui fit entendre un hurlement effroyable. On dit aussi qu’il ne hurla pas mais poussa un soupir inhumain. On le décapita et on le brûla.

Le vieux avala une petite gorgée sous le regard vigilant d’Adamsberg. Il ne restait plus qu’un tiers du deuxième verre. Si Adamsberg avait bien écouté les dates, ce soldat était mort deux ans après Plogojowitz.

— Les quatre victimes furent à leur tour sorties de leurs tombeaux et subirent le même traitement. Mais comme on craignait que la contagion du vampire de Medwegya ne s’étende à son voisinage funéraire, on décida de pousser l’investigation. Une enquête officielle fut ouverte en 1731. On procéda à l’ouverture de quarante tombes proches de celle du soldat et on y découvrit que dix-sept corps étaient demeurés gras et vermeils : il y avait là Militza, Joachim, Ruscha, et son enfant, Rhode, la femme de Bariactar et son fils, Stanache, Millo, Stanoicka et d’autres. Tous furent arrachés de leurs sépultures et brûlés. Et les morts cessèrent.

Il ne restait plus que quelques gouttes dans le verre d’Arandjel, tout dépendait de la vitesse à laquelle il déciderait de les boire.

— Si ce soldat s’était battu contre Peter Plogojowitz, commença rapidement Adamsberg — car c’était bien Plogojowitz, n’est-ce pas ?

— On le dit.

— En ce cas les membres de sa famille n’étaient pas des vampires — comment dire — intentionnels, mais ils pouvaient se considérer comme des victimes de Plogojowitz, des êtres capturés et asservis. Des hommes et des femmes vampirisés de force, détruits par la créature.

— Sans aucun doute. C’est bien ce qu’ils sont.

Arandjel fit tourner la dernière goutte, examinant l’éclat des facettes du verre sous le soleil.

— Le nom du soldat ? demanda précipitamment Adamsberg. On le sait encore ?

Arandjel leva la tête vers le ciel blanc, et envoya la goutte de rakija dans sa bouche sans porter le verre à ses lèvres.

— Arnold Paole. Il s’appelait Arnold Paole.

— Plog, glissa Vladislav.

— Tâche de t’en souvenir, conclut Arandjel en s’étendant dans son fauteuil. C’est un nom qui échappe. Comme si l’aspiration des Plogojowitz l’avait rendu inconsistant.

XXXIV

Adamsberg écoutait Weill bavarder dans le téléphone, s’enquérir des mets et des vins locaux, avait-il au moins goûté le chou farci ?

Ses pas le menaient tranquillement dans un paysage qui lui semblait à présent familier, presque le sien. Il reconnaissait telle fleur, telle ondulation du terrain, telle vue sur les toits. Il se retrouva à la fourche du chemin forestier, manqua prendre vers l’orée du bois, recula. Attiré, tu es attiré. Il descendit à angle droit et retrouva le chemin du fleuve, laissant son regard déambuler sur les hauteurs des Carpathes.

— Vous m’écoutez, commissaire ?

— Bien sûr.

— C’est tout de même pour vous que je bosse.

— Non, c’est contre les sombres pouvoirs d’en haut.

— Possible, concéda Weill, qui n’aimait pas être pris en flagrant délit de sentiments honorables. J’amorce par le troisième barreau de notre échelle, échelle dont les montants sont, bien entendu, appuyés sur les gueules de l’enfer.

— Oui, dit Adamsberg, distrait par une grande quantité de papillons blancs. Ils jouaient dans la chaleur autour de sa tête, comme s’il était une fleur.

— Le juge du procès de la petite Mordent se nomme Damvillois. Vu, repéré. C’est un sujet médiocre à la carrière stagnante, mais dont le demi-frère est prééminent. Damvillois n’a rien à lui refuser, il compte sur lui pour s’élever. Quatrième barreau, ce demi-frère, Gilles Damvillois, puissant juge d’instruction de Gavernan, carrière en fusée, en position d’arracher la place de procureur général. À la condition que l’actuel procureur soit disposé à favoriser sa candidature. Cinquième barreau, l’actuel procureur, Régis Trémard, aux taquets pour arracher la présidence de la Cour de cassation, rien de moins. À condition que l’actuel président place Trémard devant les autres.

Adamsberg s’était enfoncé dans un sentier inconnu longeant la boucle du Danube, menant à un ancien moulin. Les papillons l’accompagnaient toujours, soit qu’ils se fussent attachés à lui, soit qu’il s’agît d’autres papillons.

— Sixième barreau, le président de la Cour de cassation, Alain Perrenin. Qui ambitionne la vice-présidence du Conseil d’Etat. À condition que l’actuelle vice-présidente appuie dans son sens. Je crois qu’ici nous commençons à chauffer. Septième barreau, la vice-présidente du Conseil d’Etat, Emma Carnot. Nous brûlons. Elle a rampé à la force des coudes, qu’elle a pointus, sans jamais perdre un demi-jour de sa vie en galéjades, repos de l’esprit, plaisirs et autres foutaises pour personnes sensibles. Colossale travailleuse, relations et points d’appui en quantité phénoménale.

Adamsberg avait pénétré dans le vieux moulin, levait la tête pour en examiner l’ancienne charpente, qui n’était pas agencée comme dans le vieux moulin de Caldhez. Les papillons l’avaient largué dans cette semi-obscurité. Au sol, il sentait sous ses pieds une couche de crottes d’oiseaux qui formait un tapis souple et agréable.

— Elle vise le ministère de la Justice, dit Adamsberg.

— Et de là plus loin encore. Elle vise tout, c’est une chasseuse effrénée. À ma demande, Danglard a fouillé le bureau de Mordent. Il y a trouvé le numéro personnel d’Emma Carnot, mal dissimulé, stupidement collé sous sa table. Excusable pour un brigadier, mauvais point pour un flic au grade de commandant. Mon avis est sans appel : quand on ne sait pas mémoriser dix numéros de téléphone, ne jamais se lancer dans une quelconque combine. Mon deuxième avis est celui-ci : faire toujours en sorte que personne ne fourre une grenade sous votre lit.

— Bien sûr, dit Adamsberg qui frémit à la pensée de ce Zerk qu’il avait laissé partir.

Une véritable bombe sous son lit, propre à lui faire sauter les entrailles, comme un crapaud. Mais lui seul le savait. Non, Zerk aussi, qui avait bien l’intention de s’en servir. Je suis venu pour te pourrir la vie.

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