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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— Content ? demanda Weill.

— D’apprendre que la femme forte du Conseil d’Etat est sur moi ? Pas vraiment, Weill.

— Adamsberg, à nous de savoir pourquoi Emma Carnot ne veut à aucun prix qu’on trouve le tueur de Garches. Collaborateur dangereux ? Fils ? Ancien amant ? On dit qu’elle ne fréquente aujourd’hui que des femmes mais certains susurrent — et j’en ai un dans ma manche qui susurre très fort depuis la cour d’appel de Limoges — qu’il y eut un époux dans le temps. Très vieux temps. Il faut toujours aller fouiner dans les anciens coffres de famille. Troisième avis : dissimuler sa famille et sa sexualité dans une cache inaccessible, si possible tout brûler.

— C’est ce qu’elle essaie sans doute de faire.

— J’ai cherché, Adamsberg. Je ne trouve ni mariage, ni lien avec l’affaire de Garches, ni avec celle de Pressbaum. Ni mariage, j’exagère.

Weill émit un bruit de langue, savoura un petit silence.

— La page qui pourrait correspondre à son nom de jeune fille à la mairie, mairie qui pourrait être la sienne car elle est née à Auxerre, a été proprement découpée. L’employée assure qu’une femme « du Ministère » a exigé d’être seule avec le registre pour un « secret défense ». Je pense que notre Emma Carnot perd les pédales. Nous sentons l’affolement. Une femme aux cheveux noirs, a dit la préposée. Quatrième avis : ne jamais utiliser une perruque, c’est ridicule. Nous sommes donc bien en face d’un mariage qu’on a soustrait à la connaissance du public.

— Le tueur n’a que vingt-neuf ans.

— Fils du mariage. Elle le protège. Ou fait en sorte que la folie de son fils n’entrave pas sa marche.

— Weill, la mère de Zerk s’appelle Gisèle Louvois.

— Je le sais. On peut envisager que Carnot s’est discrètement débarrassée du nouveau-né, réglant son adoption contre un bon paquet de fric.

— OK, Weill. À présent que nous voilà calés sur le septième barreau, comment procède-t-on ?

— On rafle l’ADN de Carnot, on le compare à celui du mouchoir et on y va. Facile comme tout, les poubelles du Conseil d’État sont sorties chaque matin sur la place du Palais-Royal. Aux jours des sessions plénières, on trouve dans ces poubelles les bouteilles d’eau et les gobelets de café ayant désaltéré les membres du Conseil. Parmi les bouteilles, celle de Carnot. Et ils ont une session demain. Désactivez ce portable, commissaire, et ne le remettez en route qu’à sept heures demain matin, sans faute.

— Heure de Paris ?

— Oui, neuf heures pour vous.

— Sans faute, enregistra Adamsberg, brusquement soulagé que la vice-présidente du Conseil d’État ait engendré ce Zerk. Car s’il ne se souvenait aucunement d’avoir fait l’amour avec une Gisèle, il était certain de n’avoir jamais couché avec la vice-présidente.

Il raccrocha et ôta la batterie du portable de Weill.

Demain, neuf heures. Il lui faudrait expliquer sa sortie matinale à la patronne de la kruchema. Il se mordit les lèvres. Il avait juré de bonne foi à Zerk qu’il se souvenait toujours des noms et des visages des femmes avec qui il faisait l’amour. Et cette femme ne datait que d’hier. Il s’efforça, passa en revue les mots qu’il avait entendus, « kruchema », « kafa », « danica », « hvala ». Danica, il le tenait. Il s’arrêta devant la porte du moulin, pris d’une inquiétude bien plus grande. Le nom du soldat serbe dont Peter Plogojowitz avait pourri la vie ? Il le savait encore en prenant le chemin du fleuve. Mais l’appel de Weill lui avait ôté du cerveau. Il prit sa tête dans les mains, en pure perte.

Le bruissement vint de derrière, comme un sac qu’on traîne au sol. Adamsberg se retourna, il n’était pas seul au moulin.

— Alors, connard ? dit la voix dans l’ombre.

XXXV

C’est le bruit grinçant d’un rouleau d’adhésif qu’on débite par saccades qui ramena Adamsberg à la conscience. Zerk l’embobinait dans du scotch de déménagement. Ses jambes étaient déjà immobilisées quand il le tira hors du moulin et le hissa dans une voiture à une vingtaine de mètres de là.

Combien de temps l’avait-il laissé ligoté, au sol du vieux moulin ? Jusqu’à la venue de l’obscurité, il devait être maintenant plus de neuf heures du soir. Il bougea ses pieds, mais le reste était pris comme une momie dans ses bandelettes collantes. Ses poignets étaient coincés, sa bouche close. De l’homme, il ne voyait qu’une masse noire. Mais il l’entendait. Le bruit du cuir de son blouson, les souffles de son effort, ses onomatopées sans bon sens. Puis un bref parcours sur le siège arrière de la voiture, sur moins d’un kilomètre, et l’arrêt. Zerk le tirait par ses poignets soudés, comme si ses bras avaient formé l’anse d’un énorme panier. Il peina sur une trentaine de mètres, s’arrêtant cinq fois, tandis que des graviers roulaient sous le torse d’Adamsberg. Il le lâcha d’un coup, soufflant, grommelant toujours, et ouvrit une porte.

Des graviers sous son dos, qui perçaient sa chemise. Où avait-il vu des graviers pointus dans Kisilova ? Des graviers noirs, différents de ceux qu’on voit en France. L’homme avait fait tourner une clef, une grosse et vieille clef d’après le son lourd du métal. Puis il revint vers lui, l’attrapa par l’anse de ses bras, lui fit descendre brutalement quelques marches de pierre et le laissa tomber au sol. De la terre battue. Zerk fendit le scotch aux poignets, lui ôta la veste, la chemise, coupant les habits de plusieurs coups de couteau pour s’en défaire plus vite. Adamsberg tenta de réagir mais il était déjà trop faible, ses jambes étaient prises et froides, et la botte du gars écrasait son thorax. Puis ce scotch à nouveau, qui s’enroula cette fois autour de son torse, plaquant ses bras contre ses flancs, puis autour de ses pieds, figés comme le reste. Quelques pas, et Zerk ferma la porte sans un mot. Le froid intense contrastait avec la nuit tiède, l’obscurité était absolue. Une cave, sans même un soupirail.

— Tu sais où t’es, connard ? Pourquoi tu m’as pas foutu la paix ?

La voix lui parvenait déformée, un peu aiguë et chuchotante, comme d’un poste de radio ancien.

— Je te connais maintenant, flicard, je prends mes précautions. Tu es dedans, je suis dehors. J’ai glissé un émetteur sous la porte, c’est par là que je te parle. Si tu gueules, personne t’entendra, essaie même pas. Personne vient jamais là. La porte a dix centimètres d’épaisseur, les murs sont comme une forteresse. Un vrai bunker.

Zerk fit entendre un rire court et sans mélodie.

— Et tu sais pourquoi ? Parce que t’es dans un tombeau, connard. Dans le tombeau le plus hermétique de tout Kisilova, dont personne ne doit jamais sortir. Je te décris l’endroit, puisque tu vois rien, pour que tu puisses t’imaginer avant de mourir. Quatre cercueils en étagères d’un côté, cinq de l’autre. Neuf morts. Ça te va ? Et le cercueil qui est juste à ta droite, si tu l’ouvrais, je suis pas sûr que tu trouves un squelette. Peut-être un corps tout frais et gonflé de sève. Elle s’appelle Vesna et elle dévore les hommes. Possible que tu lui plaises !

Nouveau rire.

Adamsberg ferma les yeux. Zerk. Où se terrait-il durant ces deux jours ? Dans les bois, dans une des cabanes abandonnées des clairières, peut-être. Et qu’est-ce que ça pouvait bien foutre ? Zerk l’avait suivi, il l’avait trouvé et c’était fini. Incapable de bouger ses membres, Adamsberg sentait déjà ses muscles s’ankyloser, le froid pénétrer son corps. Zerk avait raison, personne ne s’aventurait dans l’ancien cimetière, surtout pas. Grand lieu abandonné depuis l’effroi de 1725, comme l’avait expliqué Arandjel. On ne prenait pas le risque d’y entrer, pas même pour redresser les pierres basculées des ancêtres. Et c’est là qu’il était, à huit cents mètres du village, dans le caveau des neuf victimes de Plogojowitz, édifié loin des autres, et que nul n’aurait approché. Sauf Arandjel. Mais qu’est-ce qu’Arandjel pouvait savoir de la situation ? Rien. Vladislav ? Rien. Seule Danica s’inquiétait peut-être de ne pas le voir revenir à la kruchema. Il avait manqué le dîner, des kobasice avait dit la patronne. Mais que pouvait faire Danica ? Aller voir Vlad. Qui irait voir Arandjel. Et ensuite ? Où le chercher ? Au long du Danube par exemple. Mais qui irait penser qu’un Zerk noir l’avait bouclé dans le caveau du vieux cimetière ? Arandjel pourrait l’envisager, en désespoir de cause. Dans une semaine, dans dix jours. D’ici là, il pouvait tenir sans manger et sans boire. Mais Zerk n’était pas un imbécile. Ainsi immobilisé dans le froid, le sang se figeant dans son corps qui fourmillait déjà, il ne tiendrait pas deux jours. Peut-être même pas jusqu’à demain. N’avance pas dans le monde des vampiri sans savoir, jeune homme. Avec la violence de la peur, il regretta. Le tilleul, les Carpathes, les facettes du petit verre de rakija.

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