Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— Ce n’est pas grave, je ne sais pas écrire les rapports.
— Ton chef ? Qu’est-ce qu’il dira ? Que tu t’en vas faire l’amour au bord du Danube pendant qu’un tueur cavale en France ?
— Il pense toujours plus ou moins ça. Mon chef, ou je ne sais qui là-haut qui a barre sur mon chef, cherche à me faire exploser. Alors autant s’instruire ici.
Vladislav présenta Adamsberg à Arandjel, qui fit un signe de tête et apporta aussitôt le plat de chou farci sur la table. Vladislav servit en silence.
— Tu as nettoyé la pierre de Blagojevic, dit Arandjel en commençant à manger, enfournant de très grosses bouchées. Tu as ôté la mousse. Tu as éclairé le nom.
Vladislav traduisait en simultané, assez vite pour qu’Adamsberg ait l’impression de parler directement avec le vieil homme.
— C’était une erreur ?
— Oui. On ne doit pas toucher sa tombe, sous peine de le réveiller. Les gens d’ici le redoutent, certains pourraient t’en vouloir d’avoir dégagé son nom. Certains pourraient même penser qu’il t’a appelé à lui pour faire de toi son serviteur. Et te tuer avant que tu ne sèmes la mort dans le village. Petar Blagojevic cherche un servant. Tu comprends ? C’est ce que craint Biljana, la femme qui a voulu te retenir. Il t’a attiré, il t’a attiré, c’est cela qu’elle t’a dit elle me l’a rapporté.
— On te je privukao, on te je privukao, répéta Vladislav en serbe.
— Oui, c’est ce qu’elle a dit, admit Adamsberg.
— N’avance pas dans le monde des vampiri sans savoir, jeune homme.
Arandjel ménagea une pause, afin que l’idée pénètre profondément dans la tête d’Adamsberg, puis versa le vin.
— Vlad m’a dit hier soir ce qui t’intéressait dans l’histoire de Blagojevic. Pose tes questions. Mais ne marche pas dans le lieu incertain.
— Où cela ?
— Dans le lieu incertain. C’est le nom de la clairière où il repose. Ce n’est pas ce pauvre Petar qui risque de te tomber dessus, mais un homme bien vivant. Comprends que la sécurité du village compte avant toute chose. Mange avant que ça ne refroidisse.
Adamsberg obéit et vida les trois quarts de son assiette avant de prendre la parole.
— Il y a eu deux terribles assassinats, en France et en Autriche.
— Je suis au courant. Vlad m’a raconté.
— Je pense que les deux victimes appartiennent à la descendance de Blagojevic.
— Blagojevic n’a pas de descendance connue sous ce nom. Tous les membres de sa famille ont quitté le village sous leur nom autrichien de Plogojowitz, afin que les gens d’ici ne les retrouvent jamais. Mais cela s’est su, grâce au voyage d’un Kiseljevien en Roumanie en 1813, qui ajouta à son retour ce nom de Plogojowitz sur la stèle. Les descendants actuels de Blagojevic, s’il y en a, sont tous des Plogojowitz. Quelle est ton idée ?
— Les victimes n’ont pas seulement été tuées, leurs corps ont été anéantis. Je demandais hier à Vladislav comment on détruit un vampire.
Arandjel hocha plusieurs fois la tête, repoussa son assiette et roula une très grosse cigarette entre ses doigts.
— Le but n’est pas de détruire le vampire mais de faire en sorte qu’il ne revienne jamais. Qu’il soit bloqué, empêché. Il existe une grande quantité de manières de faire. On croit que la plus courante est de percer le cœur. Mais non. Partout, le plus important, ce sont d’abord les pieds.
Arandjel souffla une fumée épaisse et parla un assez long moment à Vladislav.
— Je vais faire le café, expliqua Vladislav. Arandjel te prie de lui pardonner l’absence de dessert, parce qu’il cuisine ses repas tout seul et qu’il n’aime pas les aliments sucrés. Il n’aime pas les fruits non plus. Il n’aime pas que du liquide coule et colle sur ses mains. Il demande comment tu as trouvé le chou farci, car tu n’en as pris qu’une fois.
— C’était délicieux, répondit sincèrement Adamsberg, embarrassé de ne pas avoir pensé à commenter le repas. Je ne mange jamais beaucoup à midi. Prie-le de ne pas s’en formaliser.
Après avoir écouté la réponse, Arandjel fit un signe d’acceptation, dit qu’Adamsberg pouvait l’appeler par son prénom, et reprit son exposé.
— La plus urgente des mesures est d’empêcher le mort de marcher. Si on avait un doute sur un défunt, on s’occupait donc avant tout de ses pieds, pour qu’il ne puisse plus se déplacer.
— Comment avait-on des doutes, Arandjel ?
— Il y avait des signes pendant la veillée funèbre. Si le cadavre gardait un teint rouge, si un bout de son linge se retrouvait dans sa bouche, s’il souriait, si ses yeux restaient ouverts. On lui attachait alors les deux pouces des pieds avec une ficelle, ou bien on lui mordait le gros orteil, ou on lui plantait des épingles dans la plante des pieds, ou on lui liait les jambes ensemble. Tout cela revient au même.
— On pouvait aussi couper les pieds ?
— Bien entendu. C’était une méthode plus radicale mais qu’on hésitait à employer sans certitude. L’Eglise punissait ce sacrilège. On pouvait aussi couper la tête, c’était fréquent, et la placer entre les deux pieds dans la tombe, pour que le mort ne puisse pas la récupérer. Ou lui attacher les deux mains dans le dos, le saucissonner sur une civière, lui boucher les narines, lui enfoncer des cailloux dans toutes les ouvertures, bouche, anus, oreilles. On n’en finirait pas.
— On faisait quelque chose avec les dents ?
— La bouche, jeune homme, est le point crucial du corps d’un vampir.
Arandjel se tut pendant que Vladislav servait le café.
— Bon mangé ? demanda Arandjel en français avec un sourire soudain qui traversa toute la largeur de son visage — et Adamsberg commençait à s’éprendre de ce vaste sourire kiseljevien. J’ai connu un Français à la libération de Belgrade en 1944. Vin, femmes jolies, bœuf mode.
Vladislav et Arandjel éclatèrent de rire ensemble et Adamsberg se demanda, une fois de plus, comment ils parvenaient à s’amuser avec si peu. Il aurait aimé y réussir.
— Le vampir veut dévorer sans cesse, reprit Arandjel, c’est pour cela qu’il mange son linceul ou même la terre de sa tombe. Soit on lui enfonçait des pierres dans la bouche pour le bloquer, ou de l’ail, ou de la terre, soit on serrait un linge autour de son cou pour qu’il ne puisse pas déglutir, soit on l’enterrait sur le ventre pour qu’il avale la terre sous lui et s’y enfonce peu à peu.
— Il y a bien des gens qui mangent des armoires, murmura Adamsberg.
Vlad s’interrompit, peu sûr de lui.
— Qui mangent des armoires ? C’est bien cela ?
— Oui. Des thékophages.
Vladislav traduisit et Arandjel ne sembla pas étonné.
— Cela arrive souvent chez vous ? s’informa-t-il.
— Non, mais un homme a mangé un avion aussi. Et à Londres, un lord a voulu manger les photos de sa mère.
— Moi, dit Arandjel, j’ai connu un homme qui a mangé son propre doigt, dit-il en levant son pouce. Il l’a coupé et il l’a fait cuire. Seulement, il ne s’en souvenait plus le lendemain et il réclamait partout son doigt. Cela se passait à Ruma. On a hésité longtemps entre lui dire la vérité et lui faire croire qu’un ours l’avait avalé dans la forêt. Finalement, une ourse est morte peu de temps après. On lui a rapporté sa tête et l’homme s’est rasséréné en pensant que son doigt était dedans. Il a conservé cette tête pourrie.