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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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Laissant pendre sa cigarette à la lèvre, dans l’attitude du père, il marcha jusqu’au petit tertre. Au sol, à moitié envahis par l’herbe, étaient alignés une trentaine de gros rondins qui couvraient la superficie d’un long rectangle. Sur cette épaisseur de bois grossier, on avait posé autant de grosses pierres, comme si les bûches risquaient de s’envoler. Une grande pierre grise se dressait au bout du rectangle, crénelée, grossièrement taillée et gravée sur toute sa hauteur. Rien à voir avec des ruines et tout à voir avec une tombe, mais une tombe interdite, à en croire la détermination de la femme. Un personnage sacré, tabou, était enterré ici, loin des autres, hors du cimetière, une fille-mère morte en couches, un comédien disgracié, un enfant non béni. Tout autour de la tombe, les surgeons des arbres étaient coupés, formant un encadrement déplaisant de souches naissantes et pourries.

Adamsberg s’assit dans l’herbe tiède et ôta patiemment la mousse qui recouvrait la stèle grise, s’aidant de lames d’écorce et de petits bâtons. Il s’absorba avec plaisir dans sa tâche pendant une heure, grattant doucement la pierre avec ses ongles, passant une brindille plus fine dans le creux des lettres. À mesure qu’il dégageait l’inscription, il comprenait que les caractères lui étaient étrangers, et que la longue phrase était inscrite en cyrillique. Seuls les quatre derniers mots étaient en lettres romaines. Il se redressa, frotta une dernière fois la pierre de sa main, et se recula d’un pas pour lire.

Plog, aurait dit Vladislav, ce qui, dans ce cas, aurait signifié « touché », « trouvé ». D’une manière ou d’une autre, il l’aurait découverte. Aujourd’hui ou demain, ses pas l’auraient mené ici, il se serait assis face à cette pierre, devant la racine de Kisilova. La longue épitaphe en serbe lui échappait mais les quatre mots en lettres romaines étaient très compréhensibles et lui suffisaient amplement : Petar Blagojevic — Peter Plogojowitz. Suivaient des dates de naissance et de mort, 1663–1725. Sans croix.

Plog.

Plogojowitz comme Plogerstein, Plögener, Plog et Plogodrescu. Ici gisait l’origine de la famille victime. Patronyme originel : Plogojowitz, ou Blagojevic. Puis le nom avait été déformé ou arrangé selon les pays où les descendants dispersés avaient abouti. Ici gisait la racine de l’histoire et la première des victimes, l’aïeul banni, interdit de visite et d’offrande, chassé à l’orée du bois. Sans doute assassiné lui aussi, mais en 1725. Par qui ? La chasse mortelle n’avait pas pris fin et Pierre Vaudel, descendant de Peter Plogojowitz, la redoutait encore. Jusqu’à mettre en garde une autre des descendantes du défunt, Frau Abster-Plogerstein, avec ce КИСЕЉЕВО lancé comme un signal d’alerte. Garde notre royaume, résiste toujours, hors de toute atteinte demeure Kisilova.

Rien à voir avec un mot d’amour, bien entendu. C’était une mise en garde impérieuse, une prière pour que soient protégés les Plogojowitz, et que chacun y veille. Vaudel avait-il appris l’assassinat de Conrad Plögener ? Certainement. Il savait donc que la vendetta avait repris, si elle avait jamais cessé. Le vieux redoutait d’être tué à son tour, il avait rédigé son testament après le massacre de Pressbaum, écartant au mieux son fils de sa descendance. Josselin s’était trompé sur un point, les ennemis de Vaudel n’avaient rien d’imaginaire. Mais en effet ils portaient des visages et des noms. Eux aussi avaient dû prendre racine en ce lieu, dans les deux premières décennies du XVIIIe siècle. Il y avait donc presque trois cents ans.

Adamsberg s’assit sur les rondins, enfonça les mains dans ses cheveux, abasourdi. Trois cents ans plus tard se poursuivait une guerre de clans qui conduisait aux sommets de la cruauté. Pour quel enjeu, pour quelle raison ? Trésor caché, aurait répondu un enfant. Pouvoir, puissance, argent, aurait dit un adulte, ce qui revenait au même. Qu’as-tu fait, Peter Blagojevic-Plogojowitz, pour léguer ce sort à tes descendants ? Et que t’a-t-on fait ? Adamsberg passa ses doigts sur la pierre chauffée par le soleil, murmurant ses questions, réalisant que si le soleil frappait son visage et le dos de la pierre, c’était que celle-ci n’était pas dressée à l’est, vers Jérusalem. Elle était inversée, plantée à l’ouest. Un meurtrier ? As-tu massacré les habitants du village, Peter Plogojowitz ? Ou l’une de ses familles ? As-tu pillé la contrée, dévasté, terrorisé ? Qu’as-tu fait pour que Zerk te combatte encore, avec ses côtes peintes en blanc sur son torse ?

Qu’as-tu fait, Peter ?

Adamsberg recopia minutieusement la longue inscription, s’appliquant à reproduire les lettres étranges du mieux qu’il le pouvait.

Пролазниче, продужи својим путем, не осврћи се и не понеси нищта одавде. Ту лежи проклетник Петар БЛагојевић, умревщи лета господњег 1725 у својој 62 години. Нека би му клета дума нащла покоја.

XXXII

Sa chambre était haute de plafond, surchargée de vieux tapis colorés, et le lit couvert d’un édredon bleu. Adamsberg s’y laissa tomber, les mains croisées sous sa nuque. La fatigue du voyage lui alourdissait les membres mais il souriait yeux fermés, heureux d’avoir extirpé la racine des Plog et incapable de comprendre leur histoire. Il n’avait pas la force d’en discuter avec Danglard, il lui envoya deux courts textos — des texti tenait à dire Danglard lorsque le terme était employé au pluriel. L’ancêtre est Peter Plogojowitz. Puis il ajouta : 1 725.

Danica, qui, à mieux la regarder, était ronde et jolie et ne devait pas avoir plus de quarante-deux ans, frappa à sa porte, le réveillant après vingt heures — selon ses montres.

— Vecera je na stolu, dit-elle avec un grand sourire, en complétant par des gestes qui signifiaient « venir » et « manger ».

Le langage des signes couvrait aisément l’essentiel des fonctions vitales.

Les gens ne cessaient de sourire ici, à Kisilova, et de ce lieu singulier venait peut-être « l’heureux caractère » de l’oncle Slavko et de son neveu Vladislav. Descendance qui lui fit penser à son propre fils. Il envoya quelques pensées au petit Tom, quelque part en Normandie, et tomba à bas de son édredon. Il avait été aussitôt saisi d’affection pour cet édredon bleu pâle, gansé d’une cordelette et usé aux coins, plus attirant que celui, rouge vif, que sa sœur lui avait donné. Celui-ci sentait le foin ou le pissenlit, et même l’âne peut-être. En descendant le petit escalier de bois, son portable vibra dans sa poche arrière comme un grillon nerveux lui chatouillant la peau. Il consulta la réponse de Danglard. Une réponse carrée : Inepte.

Vladislav l’attendait à la table, les couverts plantés droit dans ses poings. Dunajski zrezek, escalope viennoise, dit-il en désignant le plat, impatient. Il avait passé un tee-shirt blanc et sa coiffe de poils noirs était encore plus voyante. Elle s’arrêtait aux poignets, comme une vague s’essouffle, laissant ses mains lisses et pâles.

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